Avoir 50 ans sous le covid…

Le 10 octobre, nous aurions dû tenir débat public, en convoquant et interpelant tous les grands acteurs de l’enseignement autour de trois questions pour la transformation du système scolaire, mais il n’a pu avoir lieu.

Pour CGé, ces trois questions sont des clés :

  1. la sortie de la concurrence scolaire ;
  2. la prise en compte des multiples facteurs qui plombent les écoles scolarisant les publics dont les codes sont les plus éloignés de l’école. Cette prise en compte doit être beaucoup plus importante dans le traitement entre les écoles ;
  3. la transformation en profondeur du métier d’enseignant et donc de la formation initiale et continuée des enseignants.

Questions cruciales

Pas parce qu’elles seraient plus importantes que les autres.

Parce qu’elles concernent trois dimensions du Pacte qui nous semblent plus faibles, trop faibles.

Et nous craignons que, si elles ne sont pas renforcées, elles ne permettent pas de provoquer les effets leviers indispensables pour commencer à désembourber notre système scolaire.

Probablement parce que l’importance de ces facteurs est minimisée, pas nommée clairement et parce qu’ils suscitent des craintes ? 

La crainte de rouvrir une guerre scolaire. La crainte de courroucer les publics favorisés qui tiennent à leurs privilèges et sont capables de donner de la voix ? Et certainement la crainte d’assumer qu’il faudra une véritable révolution pour changer notre système scolaire en profondeur. Si on ne l’assume pas publiquement, si on veut que ça se passe en douce, on n’y arrive pas. Ce sera comme avec toutes les autres réformes censées réduire les inégalités scolaires qui ont précédé et qui n’ont rien changé.

Puisque le débat n’a pas pu se tenir, nous profitons de ce TRACeS, spécial anniversaire, pour vous partager le contenu que nous voulions y amener.

Et faut-il le préciser, tout ce qui suit n’est pas contre le Pacte, mais bien pour le Pacte, si celui-ci est prêt à assumer sa volonté d’une école plus émancipatrice et qui en finisse avec la transformation des inégalités sociales en inégalités scolaires.

La sortie de la concurrence scolaire

Posons le problème : nous sommes tous d’accord sur le souhait d’avoir un système scolaire de qualité et qui est plus juste socialement, nous sommes probablement moins d’accord sur l’ampleur et la nature des convergences que les plans de pilotage vont devoir produire.

Les analyses montrant les effets que la liberté laissée aux acteurs scolaires pour se démarquer et se placer mieux dans un système d’offres et de demandes ne manquent pas : elles mettent en évidence un renforcement de la polarisation du système scolaire en écoles ghettos et en écoles sanctuaires. 

Notre système scolaire est bâti, depuis son origine, sur un modèle libéral, public/privé, structuré autour de quatre réseaux, avec à la fois des normes communes renforcées au fil du temps et une très grande liberté laissée aux acteurs afin d’organiser leur offre.

Pour des raisons historiques, institutionnelles et financières, il y a peu de probabilités qu’on bascule vers un autre système.

Il faut donc arriver à passer à un système beaucoup plus commun et solidaire où les écoles renoncent à se démarquer et se mettent toutes en situation de scolariser tous les enfants dans un cursus commun.

Le symptôme le plus criant de la non-révolution actuelle est ce qui s’est passé au moment des élections sur le décret inscriptions : le politique annonce qu’il va l’abroger tout en disant qu’une autre mesure sera prise. Ça veut dire que la nécessité de plus de régulation n’est vraiment pas assumée ni justifiée publiquement.

Et tous les réseaux et leurs pouvoirs organisateurs (PO) sont pris dans ce fonctionnement : ce n’est pas le public contre le libre.

Enfin, les pratiques sous le confinement ont encore démontré la disparité de fonctionnements entre les écoles et, au sein des écoles, entre les profs ainsi que le pouvoir limité de la ministre sur le système. 

D’où l’urgence d’impulser, à tous les niveaux, des dynamiques de coopération plutôt que de concurrence, en commençant par le niveau local. La responsabilité de scolariser correctement les enfants d’une zone territoriale doit être commune à toutes les écoles de la zone, quel que soit le réseau, le temps du tronc commun. Mais cette mesure n’a pas encore été mise en œuvre. On en parle trop timidement, sans sanctions à la clé si une école ne joue pas le jeu…

Dans les plans de pilotage, cet objectif n’est pas nommé et pas non plus travaillé comme tel. On ne va évidemment pas y arriver en deux coups de cuillère à pot, mais si on ne nomme pas cet objectif sans détours, on ne l’atteindra pas. 

Un débat pour sortir de la débâcle

Les questions que nous voul(i)ons mettre en débat.

Comment faire pour que notre système scolaire fasse service public plutôt que service aux clients : dans un système de concurrence entre réseaux et entre établissements, comment espérer du commun alors que structurellement, chaque établissement, chaque réseau pour survivre doit nécessairement se distinguer, faire du différent, du pas commun ? 

Sur quoi et comment notre système de gouvernance doit donner de la liberté, de l’autonomie aux réseaux et aux établissements et sur quoi doit-il contraindre les réseaux et les établissements ? Êtes-vous prêts à ré-arpenter les compromis qui ont été faits récemment dans le cadre du Pacte : sont-ils de nature à permettre d’atteindre cet objectif de sortie de concurrence ou pas ?

Et qu’est-ce que chaque acteur est prêt à faire pour sortir de la concurrence et passer dans la solidarité ? :

À quoi les réseaux/PO sont prêts et que vont-ils donner comme instructions à leurs écoles ?

Pour ce qui est des profs, mutualiser les préparations de cours comme mesure symbolique ? Aller en renfort dans les écoles à ISE bas où il manque le plus d’enseignants ? Autre ?…

Comment les syndicats vont-ils aider à ce changement s’ils le trouvent positif ?

Et les parents (favorisés), en faisant leur marché scolaire et en cherchant la meilleure école pour leur enfant, ne contribuent-ils pas aussi à renforcer ce système de concurrence entre les écoles ? Sont-ils prêts à aider à construire un autre système plutôt que de camper sur l’abolition du décret inscriptions ?

Le mode de financement de notre enseignement induit la concurrence entre les écoles. Ne devrait-on le repenser ? Et comment pour enlever cet effet pervers ?

La prise en compte des multiples facteurs qui plombent les écoles scolarisant les publics dont les codes sont les plus éloignés de l’école pour assumer une différenciation — momentanée — beaucoup plus importante de traitement entre écoles.

Posons le problème : si la sortie de la concurrence scolaire est réellement acquise, on n’aura pas comblé le gouffre[1]Lire à ce propos l’article « Grand écart » paru dans La Libre du 14 septembre 2020.1 pour autant.

Pour réussir ces réformes, il nous paraît évident qu’il va falloir des mesures — probablement momentanées — beaucoup plus fortes pour dépolariser notre système scolaire.

En effet, nous constatons que l’ensemble des acteurs, tant les Fédérations de PO, que les syndicats ou les Fédérations d’associations de parents, que les enseignants sont à la fois coresponsables et victimes du système scolaire actuel. Et donc le système est paralysé, en état de chronicisation: ce ne sont pas n’importe quels élèves, qui fréquentent tel ou tel établissement, idem pour les enseignants. Les compensations via l’encadrement différencié existent, mais elles semblent servir à donner bonne conscience… Sous la forme actuelle, elles ne constituent pas des leviers permettant d’amorcer un cercle vertueux pour commencer à combler le gouffre et sont plutôt, selon nous, des mesures sparadrap qui sont largement utilisées comme des rentes de situations.

Et puis, il y a le problème que personne ne veut ni reconnaitre, ni assumer, ni nommer : l’état de certaines écoles. 

Pour des raisons probablement très différentes :

  • par ignorance de la situation : parce que des écoles cachent leur misère et qu’il faut avoir des échos directs ou y aller pour mesurer ce qui s’y passe ?
  • par volonté de ne pas stigmatiser : avec l’idée que nommer le gouffre disqualifie un peu plus les acteurs concernés et peut les arcbouter contre toute tentative de changement ?
  • par volonté de garder la façade ?… De dénier l’état d’une partie de notre système scolaire ?
  • par conviction politique/sociale/pédagogique que l’état de ces écoles est normal au vu des difficultés et des supposées moindres capacités du public qu’elles scolarisent ? (cfr film L’école de l’impossible)

Le Pacte a prévu deux mesures par rapport à cette situation : le dispositif des écoles en dispositif d’ajustement et la révision de l’utilisation des moyens de l’encadrement différencié.

Pas sûr que la façon de s’attaquer à cette situation (cfr appels à projets scindés vers les universités et les hautes écoles,  et puis vers l’associatif) va fonctionner ?… Les équipes éducatives et les acteurs autour y sont mis en situation d’objets. De la sollicitude, certes, mais ça ne suffit pas.

Questions que nous voul(i)ons mettre en débat :

  • comment mettre en place des conditions qui rendent la dignité aux équipes et aux élèves et qui à la fois exigent et les reconnaissent ? Arrêter de cacher la misère ? Est-ce que respecter les acteurs de ces écoles, ça ne commence pas par aller y établir, avec eux, un diagnostic de leur situation ?
  • prendre ce temps et le donner aux équipes éducatives ?
  • comment sortir de cette chronicisation ? Quelles mesures fortes chaque acteur devrait envisager au sein de chaque école, chaque réseau, au sein du système scolaire global pour ré-équilibrer, pour combler ce fossé creusé depuis des décennies ? L’acceptation d’une beaucoup plus forte différenciation momentanée n’est-elle pas la première matérialisation de la réelle solidarité et de la réelle volonté de construire un enseignement plus égalitaire et qualitatif ? (cfr le révélateur covid)
  • comment avoir une équipe éducative solide et complète qui puisse bosser à temps plein (pas de charges fractionnées) ? Leur mettre des conditions particulières plus avantageuses ?
  • faire un appel à des enseignants expérimentés solidaires qui acceptent d’aller compagnonner dans ces écoles ?

Aspects pédagogiques de l’enjeu 

Posons le problème : pour réaliser une réforme ambitieuse comme le Pacte, il faut que la réforme de la FIE et de la FC soient étroitement articulées avec les changements voulus. 

Il n’y aura pas de changement de notre système scolaire, sans prise de conscience collective de la nécessité par tous les acteurs, qui pèsent d’une manière ou d’une autre sur ce système, du changement de paradigme nécessaire ; à savoir, faire du TC un temps où l’équipe éducative met tout en œuvre pour faire apprendre les élèves et renonce à tous les mécanismes qui aboutissent à les sélectionner. Le défi est grand et sera relevé si tous les acteurs, enseignants, directions, réseaux, syndicats, fédérations de parents pour citer les principaux, les plus directs, se mettent au travail pour œuvrer à une véritable transformation du métier.

Le symptôme le plus criant de cette non-révolution actuelle est de parler encore et toujours de remédiation, au lieu de parler d’enseigner autrement ! 

Arrêter de continuer à faire encore un peu plus de la même chose. 

Arrêter de croire qu’un enseignement égalitaire revient à traiter tout le monde de la même manière.

Arrêter l’indifférence aux différences.

Il est urgent de proposer une formation solide qui tient compte des aspects de la reproduction des inégalités à et par l’école.

De proposer une formation solide sur les malentendus sociocognitifs, sur le français langue de scolarisation, sur les différents types de rapport au savoir et de leur construction…  

Il s’agit bien de fonder une école qui reconnait et exige pour tous.

Il s’agit bien dès lors de construire une éthique. 

Un formateur en HE annonçait aux étudiants en année diplômante qu’ils allaient se voir délivrer un permis de tuer. Des mots forts pour dire tout le pouvoir qu’un enseignant a dans la classe, sur chacun de ses élèves. Comme le dit bien Eirick Prairat : « Tout acte d’enseignement est un mode d’intervention marqué par la dissymétrie entre enseignant et enseigné. » Seule une posture éthique va pouvoir réguler ce rapport. Postuler l’éducabilité de tous, c’est bien s’engager dans le processus de faire apprendre et donc construire pour chacun de nos élèves l’estime de soi, qui « est à la foi affirmation de soi et reconnaissance d’autrui » comme le dit Paul Ricœur. Elle est principalement liée au « pouvoir faire », « elle requiert de croire en soi et on ne croit en soi que parce que quelqu’un croit en nous ». Il s’agit bien une fois de plus de tenir la tension entre la reconnaissance et l’exigence. 

Questions que nous voul(i)ons mettre en débat :

  • comment la réforme actuelle de la FI et celle de la FC va-t-elle conduire à un changement généralisé de posture enseignante, à ce fameux changement de paradigme : faire apprendre plutôt que sélectionner ? 
  • concrètement qu’est-ce qui est ou va être mis en place dans ces réformes ? Autant le décret qui réforme la FC semble prendre le bon chemin, autant la RFIE semble à côté, porteuse d’autres préoccupations parasitantes.
  • comment les hautes écoles et les universités voient les changements nécessaires ? Comment peuvent-elles envisager leur coopération avec la perspective de s’enrichir des forces de chacune des parties ? Comment sortir des logiques de marché et de concurrence qui sont également ici bien réelles à ce niveau d’enseignement ? 
  • pourquoi ne pas envisager un grand institut commun de formation des enseignants pour le temps de l’école obligatoire ?
  • comment les réseaux vont-ils envisager la formation de leurs équipes éducatives ? 
  • quels soutiens des organisations syndicales ? Comment vont-elles aider à l’adhésion des enseignants à cette transformation professionnelle ?

On n’a pas abandonné l’idée ! on attend juste que le covid nous lâche la grappe.

Et puis, rétrospectivement, on se dit que ces questions sont tellement grosses et importantes qu’on ferait mieux de se donner le temps de les creuser au cours de trois temps publics distincts.

Vous en serez ?

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Lire à ce propos l’article « Grand écart » paru dans La Libre du 14 septembre 2020.