En bouquinant dans une librairie, je découvre un petit album jeunesse Bonjour, facteur[1]M. Escoffier et M. Maudet, Bonjour Facteur, 2016. ». Il me séduit immédiatement, car tout en étant simple, il est plein d’humour et il contient une bonne dose d’implicite. Travail d’observation, de chronologie, d’hypothèses et de ponctuation, en voici les étapes.
Un facteur, sur son vélo, entreprend une tournée. Sur son porte-bagage, on peut voir deux caisses, une grande et une petite et dans sa sacoche latérale, un œuf avec un timbre et une adresse. Si l’on observe bien l’illustration de la 1re de couverture, on peut voir un logo sur la casquette du facteur, il s’agit d’une cigogne avec un balluchon au bout du bec.
Pouet, pouet, la tournée commence par la famille hippopotame, elle reçoit le premier colis, le plus gros et dedans, oh surprise : un bébé hippopotame. Les deuxièmes clients sont un papa et une maman singes qui reçoivent deux bébés singes et en troisième lieu, le facteur part pour le pôle Nord livrer l’œuf à un papa et une maman pingouins.
Le facteur s’en va. Dans l’iglou, l’œuf se craquèle et… un bébé crocodile en sort. « J’ai l’impression que le facteur s’est encore trompé… Bon. Les enfants ! » On tourne la page et apparaissent à la queue leu leu, un iguane, un poussin et une tortue. « Venez dire bonjour à votre nouvelle petite sœur ! »
Je distribue une photocopie avec la 1re et la 4e de couverture. Je laisse les élèves observer. À ce stade, ils me disent que ça va être l’histoire d’un facteur qui va faire son travail. Je les relance avec quelques questions : que transporte le facteur ? Où va-t-il se rendre ? Il y a un panneau en 4e de couverture avec trois directions et trois dessins : un iglou, une mare et un arbre. Que va-t-il se passer ? Qui sont les destinataires des colis ?
Mes élèves de 12 à 15 ans sont en 1re et 2e différenciées, ils ne s’autorisent pas à émettre des hypothèses. LA bonne réponse, c’est ce qu’il faut (d’après eux) trouver et je les bouscule avec mes « c’est peut-être… », « moi, je crois… ». Tout bon lecteur formule des hypothèses, anticipe la suite d’un récit et se voit conforté ou pas dans ses suppositions. Et s’il est parti sur une mauvaise piste, il fait preuve de flexibilité et intègre les nouvelles données pour reconstruire la suite du récit.
Nous ne sommes pas dans une démarche explicite de « lecture interactive » dans laquelle, lors de la découverte du livre, l’adulte lit et commente en donnant des explications, en espérant qu’à force de voir l’adulte inférer tout seul, ce mécanisme se mette en place tout seul aussi…
Les langues se délient : « peut-être que c’est des colis Amazon », « il y a peut-être un aspirateur », « je ne sais pas », « une paire de nouvelles baskets ? », « une machine à café ? », « En tout cas, il transporte un œuf dans la sacoche », « Peut-être qu’il y a aussi plein d’autres œufs dans les caisses ? »
Je leur fais observer le logo de la casquette du facteur, je leur demande s’ils savent ce que c’est : « Un oiseau ? Avec un sac ? » Christian me fait remarquer que le même logo apparait aussi sur la sacoche du facteur. Je leur explique qu’il s’agit d’une cigogne et que le petit balluchon qu’elle porte au bout du bec contient un bébé qu’elle livre dans les familles. Je leur dis que ça date d’un temps où on n’expliquait pas aux enfants comment les bébés étaient conçus et venaient au monde. Ils sourient.
J’ai scanné les quatorze doubles pages intérieures du livre et masqué le contenu des phylactères. Les élèves, par deux, reçoivent ces planches et doivent reconstituer l’histoire avant que je ne l’aie encore racontée. Ils n’ont donc que des indices visuels pour tenter de réussir ce défi. J’ai hésité à donner la dernière planche où on voit accourir les frères et sœurs du crocodile, en me disant que la chute en elle-même pouvait faire l’objet de tout un travail, mais finalement je l’ai jointe au reste.
Leur travail commence et je les observe. Certains sont perplexes, ils étalent les feuilles, mais n’entrent pas en action. D’autres ont regroupé les deux planches où apparaissent les singes et deux autres où sont les hippopotames. D’autres ont regroupé toutes les pages où on voit la neige du pôle Nord, mais ça chipote et ils n’arrivent pas à faire un tout cohérent. Certains loupent des indices gros comme des maisons : les pingouins reçoivent l’œuf, celui-ci éclot, on voit le bébé crocodile et après on voit le papa et la maman pingouin dire au revoir au facteur en tenant l’œuf encore intact dans les mains.
Le facteur donne le colis aux singes qui sont dans l’arbre et plus loin, on voit le facteur grimper dans l’arbre avec le colis sur son porte-bagage…
Je fais observer les incohérences dans les binômes. Je constate aussi que certains disposent les planches de haut en bas comme des colonnes, d’autres, lorsqu’il n’y a plus de place sur la première rangée du banc, entament la deuxième, mais de droite à gauche. Certains numérotent déjà les feuilles alors que le résultat n’est pas bon et les empilent lorsqu’ils croient avoir trouvé. J’impose à tout le monde que le début commence en haut à gauche du banc et que la suite se poursuive de gauche à droite à la rangée suivante.
Au bout d’un quart d’heure, c’est la mise en commun. Quels indices vous ont aidés à trouver une logique dans l’histoire ? Jusqu’à présent, aucun dans les sept sous-groupes n’a remarqué que le porte-bagage du facteur diminuait à chaque visite et que cet indice-là est déterminant ! C’est à nouveau Christian qui lève un peu le voile en disant qu’il s’est servi des colis pour savoir l’ordre.
« Ils cherchent encore et finissent tous par reconstituer l’histoire. »
Ils cherchent encore et finissent tous par reconstituer l’histoire, c’est l’heure du rangement, je leur fais numéroter le résultat attendu pour passer directement à l’étape suivante au cours prochain. La prochaine fois, je ne referai pas noter les numéros, car, deux jours plus tard, deux sous-groupes qui n’avaient pas bien numéroté ou pas du tout, ont eu du mal à reconstituer à nouveau l’histoire. L’un des deux sous-groupes comportait un absent, est-ce son camarade qui a mené le travail et c’est pour cela qu’Ibrahima ne s’en sort pas ? L’autre sous-groupe avait mis des numéros, puis les avait changés lors de la correction, les deux filles ne s’en sortent pas et elles ne se s’aident pas des images pour trancher. Je devrais revenir dans une autre séance au classement des images individuellement pour m’assurer que cette étape fondamentale est maitrisée par chacun.
Au cours suivant, les élèves ont l’histoire devant eux, personne n’a fait de commentaire sur la chute où apparaissent les enfants du couple de pingouins (l’iguane, le poussin et la tortue).
Consigne : vous allez écrire dans les bulles, les phylactères, ce que se disent les personnages. Ne vous focalisez pas sur l’orthographe, on ne s’en préoccupe pas dans cette activité.
Les dialogues prennent forme, lorsque la plupart des binômes ont fini, je leur demande de relire et de mettre des signes de ponctuation.
Au bout de dix minutes, une nouvelle consigne : entrainez-vous à lire les dialogues que vous avez écrits.
Pour la mise en commun, je montre la première double page de l’histoire et je demande à chaque sous-groupe, il y en a sept, de lire ce qu’il a écrit et on compare avec la version de l’auteur. En réalisant cette mise en commun, je me rends compte que certains binômes n’ont pas réalisé que le facteur a livré deux singes et non un aux parents singes. L’un a des petites couettes, l’autre pas, les indices visuels n’ont pas été relevés. Je me rends compte aussi qu’ils ne maitrisent pas la convention qui veut que quand on lit des phylactères, on commence toujours par celui qui est le plus haut.
Lorsqu’on arrive à la fin avec la lecture du texte de l’auteur, un des pingouins dit : « J’ai l’impression que le facteur s’est encore trompé… », le franc tombe chez certains. « Hein ? Quoi ? c’est pas la première fois ? » Et quand la dernière phrase est lue : « Venez dire bonjour à votre nouvelle petite sœur ! », certains ont compris, d’autres pas, il faut leur expliquer la chute. Un seul binôme avait explicitement exprimé la compréhension de la chute en rajoutant une bulle au facteur qu’on voit rentrer chez lui après la livraison du dernier colis : « Halalala, je les ai bien arnaqués, comme il faut ! … »
Consigne : Relisez les dialogues que vous avez écrits et comptez le nombre de signes de ponctuation que vous avez utilisés.
Certains ne savent pas ce que c’est. Ensemble, on dresse au tableau la liste des signes qui existent et on se remet au travail. Il y avait au total, 23 phylactères à compléter. Un groupe a utilisé 3 signes, un autre 4, deux autres 5, un autre 7, un autre encore 29 et enfin un dernier groupe en avait 31. Curieuse, j’ai observé de plus près, Lydia et Mariana qui sont arrivées à ce nombre élevé, elles ont mis plusieurs points d’exclamation qui se suivent pour renforcer l’étonnement.
Je leur distribue la version complète de l’auteur (images + texte) et je leur demande d’entourer et de compter combien de signes, lui, a utilisé et dans quel but.
Ils me disent que la virgule sert à faire une mini pause, le point d’exclamation pour montrer la joie ou parce que le personnage parle fort, le point d’interrogation pour poser une question et les points de suspension pour marquer une pause, pour laisser le temps comme quand on réfléchit et le point pour terminer tout simplement.
Une dernière séance servira à faire classer individuellement les planches et ensuite à répondre seul à un petit questionnaire prouvant la compréhension fine de l’histoire. Chacun repartira avec un petit livret agrafé, en espérant que ça lui donne des envies de narration aux petits frères et sœurs.
Notes de bas de page
| ↑1 | M. Escoffier et M. Maudet, Bonjour Facteur, 2016. |
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