Dans l’histoire de l’innovation pédagogique, on cite bien plus souvent des hommes que des femmes. Celles-ci ont pourtant significativement participé à la réflexion et à l’évolution de l’innovation pédagogique.
En lisant le livre d’Alexia Forget Penser la différenciation pédagogique, j’apprends que le plan Dalton est un dispositif précurseur de la différenciation pédagogique. Une enseignante, peut-on lire, a élaboré des fiches de travail individualisées sur la base des résultats de ses élèves. Aussitôt, je me pose la question de savoir qui est-elle. Une rapide recherche sur internet me permet d’apprendre qu’il s’agit d’Helen Parkhurst (1887-1973, États-Unis). Son nom ne m’était pas étranger. Et pour cause, ses travaux sur l’autonomie des élèves, la classe coopérative et la contractualisation du travail des élèves ont servi et influencé plusieurs courants pédagogiques. Mais, pourquoi Alexia Forget n’écrit-elle pas son nom, alors qu’elle cite Simmons Keller, Édouard Claparède, Robert Dottrens et Célestin Freinet ? Elle cite également Maria Montessori, cela fait donc un nom féminin sur cinq.
Cela m’a rappelé une découverte beaucoup plus ancienne. En furetant dans une bouquinerie, je tombe sur un livre d’Élise Freinet (1898-1983, Alpes-Maritimes). J’ai supposé, à l’époque, que ce devait être la fille de Célestin Freinet (1896-1966, Alpes-Maritimes), qui a continué son œuvre. J’ai ensuite découvert qu’il s’agissait de sa femme. De plus amples recherches m’ont permis d’apprendre toute l’importance des apports d’Élise dans le travail de son célèbre mari. C’est pourtant Célestin qui donnait les conférences et c’est son nom que l’Histoire a retenu. En plus de travailler avec Célestin, elle a apporté au mouvement de l’École moderne une dimension originale dans le domaine artistique à travers le dessin et la peinture libre. C’est ce que Célestin Freinet nommera plus tard « la libre expression de l’enfant ».
Je me demande donc combien de femmes ont et sont encore aujourd’hui invisibilisées ? Je consulte un recueil de quinze pédagogues incontournables. Parmi eux, une seule femme.
« Je me demande donc combien de femmes ont et sont encore invisibilisées ? »
Pourquoi n’y retrouve-t-on pas plus de femmes ? Et par ailleurs, combien de femmes, à l’instar d’Élise Freinet, ont participé de manière plus ou moins importante aux travaux et de leur mari qui, plus ou moins délibérément, en a récolté la reconnaissance ?
Quel a été le rôle, par exemple, de la femme de Lev Vygotski (1896-1934, Union soviétique) ? Lev Vygotski a utilisé son propre environnement familial pour analyser le développement cognitif de la petite enfance. Roza Smekhova (1899-1979) a non seulement soutenu les travaux de son mari en lui assurant un environnement stable et en le soignant, mais elle a aussi, par l’observation fine de ses enfants, contribué grandement à l’avancée des découvertes. Roza a également caché les travaux de Lev Vygotski, au péril de sa vie, de la purge stalinienne. Elle a ensuite permis leur diffusion. Une de leurs deux filles, Gyta Vygodskaya, est devenue une psychologue et chercheuse reconnue en Union soviétique.
Comme Roza Smekhova, la femme de Jean Piaget (1896-1980, Genève), Valentine Châteney (1899-1983, Genève), a été une collaboratrice essentielle dans les travaux de son mari. Elle était d’ailleurs psychologue, biologiste, logicienne et épistémologue. Elle a non seulement méticuleusement consigné les observations de leurs trois enfants dès la naissance, mais elle a aussi permis l’élaboration de trois ouvrages majeurs de la psychologie enfantine : La naissance de l’intelligence chez l’enfant, La construction du réel chez l’enfant et La formation du symbole chez l’enfant.
Nous connaissons tous, au moins de nom, Ovide Decroly (1871-1932, Uccle). Nous connaissons moins Amélie Hamaïde (1888-1970, Bruxelles) qui a tout autant œuvré à l’émancipation intellectuelle dans l’éducation des classes populaires. Si une école bruxelloise porte son nom, c’est parce que c’est elle-même qui l’a fondée. Les travaux d’Ovide Decroly doivent beaucoup à ceux de Amélie Hamaïde et d’ailleurs aussi à d’autres femmes qui sont restées dans l’ombre du célèbre pédagogue.
Enfin, je voulais citer des femmes dont on entend peu ou pas parler et dont les recherches ont été déterminantes dans l’histoire de l’innovation pédagogique. Susan Isaac (1885-1948, Londres) a joué un rôle majeur dans le développement de l’observation scientifique des enfants et de la pédagogie centrée sur leurs intérêts. Plusieurs idées que l’on retrouve aujourd’hui dans l’approche constructiviste étaient déjà présentes dans ses travaux.
Margaret Mc Millan (1860-1931), éducatrice et réformatrice sociale écossaise, a joué un rôle majeur dans l’éducation de la petite enfance. Elle travaillait dans les quartiers ouvriers de Londres et a vite constaté que les enfants arrivaient à l’école, fatigués, mal nourris et/ou malade. Elle en tire rapidement la conclusion que le bienêtre physique et émotionnel des enfants est une condition indispensable pour entrer dans les apprentissages. Margaret Mc Millan pense l’éducation fortement dépendante de la justice sociale. Elle a écrit que l’école seule ne peut compenser les inégalités, mais qu’elle doit contribuer à les réduire. Pour cela, elle travaillera à offrir aux enfants des milieux populaires les conditions de développement dont bénéficient naturellement les enfants de classes favorisées. En 1914, elle fonde avec sa sœur, Rachel Mc Millan, une école maternelle en plein air. Bien avant que l’on parle d’« école du dehors », Margaret Mc Millan défend déjà l’idée que la nature est un milieu d’apprentissage irremplaçable.
Dans l’histoire de l’innovation pédagogique, les femmes ne sont pas sous-représentées, mais on les cite beaucoup moins souvent que leurs homologues masculins. Il s’agit de femmes oubliées, mais aussi de celles qui ont participé à des travaux collectifs et dont on a principalement retenu les noms des hommes.
Pourquoi une telle injustice ? On peut émettre l’hypothèse très vraisemblable que dans une société patriarcale, on ne souhaite pas mettre en lumière des femmes et que l’on ne les prend pas trop au sérieux. Je peux imaginer, par exemple, que Célestin Freinet n’ait pas eu l’intention d’éclipser sa femme. Fort probablement l’a-t-il à son tour soutenue dans l’écriture de ses ouvrages et dans son travail artistique. Mais l’époque n’a pas permis qu’elle soit reconnue à sa juste valeur. Peut-être même le couple a-t-t-il jugé que la cause qu’il défendait, l’émancipation intellectuelle des classes défavorisées, était plus importante que la reconnaissance ou la célébrité de l’un ou de l’autre.
Même si dans l’histoire pédagogique, il y a surement eu des hommes qui se sont attribué les travaux de femmes, tel William Conybeare qui présenta le premier plésiosaure complet découvert par Mary Anning, je pense que c’est avant tout le contexte social qui n’était pas favorable aux femmes.
Aujourd’hui, nous nous devons de rendre justice à toutes ces femmes qui ont participé à l’évolution de la pédagogie. Par devoir de mémoire et justice sociale, mais aussi pour montrer aux femmes et petites filles d’aujourd’hui qu’elles ont la capacité de faire avancer la recherche, quel que soit le domaine, et qu’elles y ont toute leur place.