Ce que l’eau m’a donné… De Frida à Angela

Il est difficile d’aborder les luttes sociales à l’école sans que transparaisse d’une manière ou d’une autre ce qui nous touche, nous révolte en tant qu’enseignant. Récit d’un module de cours transdisciplinaires autour de l’histoire du XXe siècle.

La mise en question du libéralisme, la diabolisation des discours racistes ou homophobes ne permettent pas aux élèves dont les opinions sont en contradiction avec ces valeurs d’évoluer. Ils auront tendance à disqualifier le discours de l’enseignant pour maintenir l’édifice de leurs convictions. Faire appel à la critique historique, permet de susciter des réflexions sur les injustices, de faire des liens entre des évènements historiques et des situations complexes parfois vécues… Une réappropriation progressive de leur compréhension du monde et dès lors de leur histoire personnelle peut émerger.

Chaque souvenir est lié à d’autres, eux-mêmes reliés. Quand on pense à quelqu’un, on convoque la couleur de ses yeux, le son de sa voix, notre dernier échange, ses idées, son histoire, son parfum, ses amis.

Paradoxalement, lorsqu’on étudie l’histoire, on découpe, on isole, on segmente. Et en nous concentrant sur les éléments du programme, depuis un regard centré sur l’Europe, nous nous privons d’ancrage. Mémorisé, comme on avale une soupe froide, sans appétit, l’assassinat de l’Archiduc François Ferdinand à Sarajevo en juin 1914 est une étape comme l’utilisation du calligramme en poésie… Une fois l’évaluation passée, difficile de faire des liens entre Sarajevo, la grande Guerre, les vers libre d’Apollinaire et sa trépanation dans les tranchées.

RECONSTRUIRE DES GALAXIES

Pour comprendre comment le passé peut nous aider à nous emparer du futur, il s’agit sans doute de le complexifier, c’est-à-dire à la fois de le décentrer, de l’étendre, de l’ancrer. Depuis quelques années, nous travaillons en 5e, l’histoire de la première moitié du XXe siècle grâce à un module transdisciplinaire qui s’enracine dans les histoires respectives de Frida Kahlo et Diego Rivera.

En partant d’histoires singulières, nous espérons attiser la curiosité des élèves sur le fourmillement social, politique et culturel du monde.

Diego a 26 ans lorsqu’éclate la révolution mexicaine. Quand Frida le rencontre, Diego est déjà un peintre reconnu au Mexique, il a vécu en Russie puis à Paris. Il est communiste et fait partie du mouvement des muralistes mexicains. Leurs fresques racontent l’histoire des vaincus, des hommes et des femmes dont les destinées ont été effacées des livres d’Histoire. Paysans sans terres, révolutionnaires assassinés, peuples premiers asservis, dépossédés par une colonisation toujours bien ancrée. Les muralistes s’adressent à tous, encore aujourd’hui.

Quand Diego rencontre Frida, elle a subi un grave accident qui a brisé sa colonne vertébrale, son bassin, transpercé son utérus. Cet accident, l’a longtemps maintenue alitée. Elle s’est alors mise à peindre ses pieds, puis des autoportraits. Sa peinture raconte son histoire et ses tourments.

Quand Diego raconte l’Histoire, avec un grand H, il utilise ses proches comme modèles, s’appuie sur sa vie, quand Frida raconte sa propre histoire, elle raconte inévitablement aussi celle du monde. Le sang qu’elle fait couler sur ses toiles, son arbre généalogique, ses racines indigènes et européennes, retracent l’histoire des migrations, la misère, les quêtes, les rencontres, l’amour et les luttes.

Leurs œuvres confondues dévoilent l’un des paysages du monde en ce début du siècle. Complexe, il est fait de rencontres auxquelles il est nous est possible de nous identifier.

PARTIR DE LÀ

Pendant trois semaines, le couple Kahlo – Rivera, leurs histoires d’amitié et d’amour, leurs ancrages politiques, leurs rencontres artistiques, leurs influences et finalement l’iconisation de Frida et la disparition d’un certain nombre de fresques de Rivera, vont nous faire voyager dans l’Histoire. Après avoir introduit longuement la vie et la peinture de Frida, nous regardons son biopic[1]Cette production américaine avec Salma Hayek réalisé en 2002 par July Taymor, pour laquelle Harvey Weinstein commanda une scène homo-érotique nous donne, certaines années, l’occasion de … Continue reading. La suite dépend des élèves. Chacun choisit un personnage historique ayant croisé de près ou de loin la route des deux peintres : Sergeï Eisenstein, Gisèle Freund, Chavela Vargas, Vasconcelos, Siquerios, Tina Modotti, Nickolas Muray, Nelson Rockefeller, Lazaro Cardenas, Leon Trotski, Emiliano Zapata, Jacqueline Lamba, André Breton, Josephine Baker, Dorothea Lange, Les Soldaderas, Pancho Villa… Ils sont artistes, photographes, politiques, militants, révolutionnaires, chanteuses, guérilleros, français, mexicains, soviétiques, américains.

Nous leur donnons la consigne suivante : Kahlo et Rivera se trouvent au carrefour de leur temps et rencontrent, croisent ou entremêlent leur histoire avec celle de nombreuses personnalités politiques et artistiques.

Chaque duo s’empare d’une personnalité, et effectue des recherches sur :

  • son histoire ;
  • sa relation avec Kahlo et Rivera ;
  • la manière dont son personnage manifeste une problématique (politique, littéraire, philosophique ou artistique) de son temps.

À la fin du module, chaque membre du groupe se chargera de présenter son personnage à la moitié de la classe et de relever les liens entre l’histoire de son personnage et l’Histoire du monde.

En fonction des personnages, les présentations révèlent un aspect ou l’autre de l’histoire. Dans leur approche de Trotski, ils choisissent parfois de développer la répression sanglante qu’il mena pour mater la révolte des marins de Cronstadt, son histoire d’amour avec Frida ou l’étau mis en place par Staline pour commanditer son assassinat à Mexico City. De Nelson Rockefeller, ils parleront plutôt de son rôle dans la conférence de Chapultepec, ou mettront en évidence son statut étrange de milliardaire philanthrope ou d’homme d’affaire à la tête d’un empire, qui commandita d’une main cette fresque à Rivera qu’il finira par détruire de l’autre pour effacer les traits de Trotski. Symptomatique de la place laissée aux femmes dans l’Histoire, sur Jacqueline Lamba, épouse et muse d’André Breton, ils auront du mal à trouver des informations, à peine moins sur Tina Modotti, photographe italienne, visionnaire et révolutionnaire, ou sur les soldaderas, ces femmes engagées dans la révolution mexicaine. L’histoire de Joséphine Baker, américaine immigrée en France, que Frida rencontra à Paris (et dont Weinstein fantasma l’histoire d’amour dans le film Frida), selon les perspectives prises, nous amène certaines années à parler la place de la femme noire dans le monde du spectacle, de la résistance, des stéréotypes…

REPEINDRE DES FRESQUES DE L’HISTOIRE

À ce stade, le défi réside dans le développement du regard critique qu’on devrait porter sur les traces qu’a laissé l’histoire dans la mémoire. Celles qui nous sont parvenues, celles qu’on garde ou qu’on détruit, celles qu’on décide de mettre en évidence ou au contraire de taire. Le module est court, les enjeux complexes. C’est pour cette raison, qu’en 6e, nous reprenons cette démarche avec un module sur Angela Davis.

Angela Davis a 9 ans quand meurt Frida Kahlo. S’il fallait résumer, on pourrait dire que sa vie s’est construite autour de l’impératif de compréhension du fonctionnement des inégalités. Étudiante brillante dans un système scolaire et universitaire ségrégué, elle quitte très tôt les États-Unis pour étudier la philosophie à l’École de Francfort auprès du philosophe Marcuse. Dans cette école, enseignent aussi Hannah Arendt, Adorno qui ont vécu la folie meurtrière nazie. Ils ont dû fuir l’Allemagne et dans leur rapport à l’histoire, ils retissent et déconstruisent les liens humains pour comprendre la barbarie. Il faut imaginer cette étudiante afro-américaine débarquer en Allemagne en 1965 et suivre les cours de Theodor Adorno dans une langue qu’elle ne maitrise pas.

« En partant d’histoires singulières, nous espérons attiser la curiosité des élèves sur le fourmillement social, politique et culturel du monde. »

Le module sur Angela Davis se construit autour de son autobiographie dont une partie est lue en classe. Plusieurs approches sont envisagées, la ghettoïsa- tion, la philosophie comme outil pour interroger le monde, pouvoirs et contre-pouvoirs, le Maccarthysme, la question noire et l’intersectionnalité. Si ce module est très explicitement ancré dans l’histoire des luttes sociales aux États-Unis dans cette seconde moitié du XXe siècle, il fait néanmoins fortement écho à des situations injustes vécues par les élèves. Racisme, exclusion, homophobie, précarité, un certain nombre de nos élèves, envisagent les difficultés auxquelles ils sont confrontés de manière isolée. La force de l’histoire d’Angela Davis réside notamment dans son ancrage intersectionnel. C’est auprès de Marcuse et Adorno, deux philosophes juifs allemands qu’elle a puisé ses premiers outils de compréhension du monde, mais depuis lors, elle ne cesse de tisser des liens entre toutes les formes de violences institutionnelles. Subies par toutes les minorités, ces violences peuvent être comprise comme les rouages d’un système. L’objectif du module, prenant un parti historique, est d’induire cette perspective chez les élèves. Aucun prosélytisme n’est à lire là-dedans. Il s’agit au contraire de comprendre une part de l’Histoire et de cette compréhension, envisager les perspectives de changements inhérents aux sociétés quelles qu’elles soient…

18h, le 21 novembre, effervescence à l’école. Les élèves, sont revenus au compte-goutte dans la grande salle qu’on appelle Agora. Le personnel technique appelé en renfort, s’active pour retrouver la bande passante dépassée, une connexion à internet. C’est Frank qui nous sauve, en partageant le réseau, c’est lui aussi qui prend la parole pour nous présenter à l’autre bout du monde à notre invitée de marque pour cette rencontre virtuelle. Il est 9h du matin pour Angela Davis lorsqu’elle a rendez-vous avec nos élèves. Cette rencontre, fantasmée, puis initiée de concert par un parent d’élève et Gilles, notre collègue et éditeur donne soudain à notre module une profondeur à la fois extrêmement concrète et tangible et tout à fait surprenante. Comme elle était là au côté de Malcolm X et Martin Luther King, à se battre pour le respect des droits civiques, le droit des prisonniers, aux côtés du Mouvement transsexuel italien, aux côtés des mères des jeunes de banlieues en France, Angela est là, avec sa tasse de tisane matinale devant son ordinateur. Elle répond patiemment aux questions des élèves dans leur anglais approximatif. Elle prend le temps. Quand Rio lui demande si elle aurait un conseil à leur donner, à eux, à nous, elle rit. Elle répond qu’habituellement, lorsqu’on arrive à un certain âge, on nous demande des conseils. Or des conseils, on en a plein à donner quand on est jeune. Elle voudrait être le genre de vieux qui écoute les conseils des jeunes. Elle renvoie donc la question à Rio : quel conseil as-tu à me donner ? Finalement, le module, cet article se conclurait bien sur cette question… Si j’avais dû répondre à la place de Rio, qu’aurais-je dit ?

 

Ce que l’eau m’a donné est le titre d’une des peintures à l’huile de Frida Kahlo.

 

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Cette production américaine avec Salma Hayek réalisé en 2002 par July Taymor, pour laquelle Harvey Weinstein commanda une scène homo-érotique nous donne, certaines années, l’occasion de parler de la réappropriation de l’histoire par le cinéma ou du mouvement Me too…