Ceci n’est peut-être pas une fiction

Entre attentes personnelles, réalité des terrains et nécessité urgente de s’outiller pour un métier qui s’apprend aussi par la pratique, il arrive que la formation déboussole et décourage.  

Après l’obtention d’un master en langues germaniques, Sophie a d’abord choisi de s’orienter vers une carrière en entreprise. Cheffe de projet, puis cheffe d’équipe, l’épuisement l’arrête finalement avec son lot de questions profondes. Elle souhaite se réorienter vers un métier qui met l’humain au centre et qui a du sens. Une année d’agrégation lui permettra d’enseigner l’anglais et le néerlandais en secondaire. Ça tombe bien, on manque de profs ! Une année pour s’outiller, ça ne sera pas de trop. Sophie ne s’imagine pas être propulsée comme ça, devant une classe, sans rien ni personne qui l’aide. Sa sœur, institutrice primaire et une amie, enseignante secondaire l’encouragent, même si la seconde ne lui cache pas les difficultés du métier. Qu’à cela ne tienne, elle se lance !

La boite à outils

D’emblée, les cours très théoriques questionnent Sophie qui, au fil des semaines, se demande en quoi ils vont bien pouvoir lui servir. Le cours de didactique des langues, crucial pour la construction de ses leçons, lui passe au-dessus de la tête tant il est abstrait. D’autres cours plus généraux lui semblent secondaires, éloignés des besoins qu’elle éprouvera dans quelques mois, quand il faudra préparer les premières séquences et les mettre à l’épreuve de la classe. Oui, le cours de psychologie de l’adolescent lui donne quelques clés de compréhension de ses futur⸱es élèves. Il y a aussi, les séminaires didactiques, trois samedis matins avec des acteur⸱ices du terrain ; enfin, des échanges, des outils, des exemples tirés de situations vécues hier encore. « Faites-vous votre petite bibliothèque de manuels », c’est un conseil tout simple, mais la pioche de petits exercices par-ci par-là sécurise Sophie lorsqu’elle construit sa première séquence. Dommage qu’il n’y ait que trois séminaires. Pas le temps d’aborder les inégalités, la différenciation, la coopération en classe ou d’autres questions brulantes et au centre du métier.

Méchamment motivée

Le plus souvent, c’est très frontal. Parfois une exception, comme cette séquence sur le thème à la motivation des enseignant⸱es, dans le cadre du cours de pédagogie réflexive. On se rassemble en petits groupes autour d’un tableau Excel qu’il faut remplir de facteurs motivants et démotivants. On peut se demander ici : à part quelques enseignant⸱es en cours d’emploi, qui a déjà éprouvé la motivation ou la démotivation du prof ? S’agit-il de répéter ce qu’on a lu ? Entendu ? Vu au cinéma ? Après la récolte des ouï-dire, c’est le temps du partage. On discute une heure et demie sur les facteurs démotivants (la charge de travail à domicile, le système de nomination/d’accès à la profession, le manque de motivation des élèves, etc.) et puis on se remonte le moral pendant vingt minutes avec les facteurs motivants, histoire de ne pas se quitter là-dessus et de valoriser un peu le métier. Le dispositif simpliste et tout ce temps imparti aux aspects négatifs du métier lui restent en travers de la gorge. Sa confiance s’étiole. Il faudra être méchamment motivée pour préparer les stages.

Où est le terrain ?

« Mais en fait, c’est quoi mes objectifs ? » La question ne lâche pas Sophie pendant toute la durée de ses stages. Une excellente question par ailleurs, mais qui naturellement, par manque d’expérience et d’outils, l’insécurise plus qu’autre chose. Les seize heures de stage ne se passent « ni très bien ni très mal », Sophie est stressée, terrorisée de se retrouver devant la classe, devant les jeunes. Elle comprend que pour compenser sa peur, il n’y a que le travail, des préparations solides et rassurantes qui vaillent. Bosser comme une folle, puiser dans la petite bibliothèque de manuels, tenir compte des retours de ses maitres de stage et puis se lancer. Ce qui l’a beaucoup aidée, ce sont les douze heures de stage d’observation pour se familiariser avec le terrain. Comme les séminaires, elle aurait aimé que ce soit plus long pour vraiment prendre le temps de voir et de comprendre la complexité du terrain. Elle a même pensé que ce serait super d’avoir une étape intermédiaire, une posture de stagiaire assistante qui permette de se lancer progressivement et en dialogue avec son maitre de stage. Qui sait, un jour ?

Le début de quelque chose

Tout n’était pas mauvais ou raté. Sophie se souvient par exemple d’une séquence pendant son stage. Elle avait préparé des activités autour du thème de l’intelligence artificielle. Lors d’une discussion avec les élèves, l’un d’eux lui demande s’il peut utiliser son téléphone. Plutôt que de se raidir et de rappeler le règlement d’ordre intérieur, elle lui demande ce qu’il veut en faire. « Demander à ChatGPT son avis sur la question. » Et de là se poursuit l’échange sur l’utilisation que les élèves font de cet outil. Pour Sophie, cette séquence était positive, productrice de nouvelles questions. Comment rebondir sur la demande de l’élève ? Comment l’intégrer aux prochaines séquences prévues sur le même thème ? En plus des questions didactiques, il y a l’expérience d’une posture, la réceptivité dont elle a été capable à ce moment-là, rejoignant son désir de rentrer en dialogue avec les élèves, de les prendre au sérieux. Ça aurait valu la peine de déplier cette situation qui n’est pas une heureuse coïncidence, mais qui parle des gestes du métier à reconnaitre et à encourager. Il n’y a pas eu de place pour cela.

Tout ça, toute seule ?

Elle reste très inquiète quant à sa capacité à guider une classe, faire la discipline, organiser le temps, supporter le bruit, etc.

Il ne reste plus qu’un examen à présenter et Sophie aura le titre requis pour enseigner l’anglais et le néerlandais dans les classes du secondaire supérieur. Mais rien n’est moins sûr. Elle se dit qu’elle pourrait profiter de ce dernier mois d’école pour faire un remplacement, enchainer directement pour ne pas renoncer complètement. En même temps, elle ne se sent ni beaucoup plus prête ni beaucoup plus légitime qu’au départ. Elle reste très inquiète quant à sa capacité à guider une classe, faire la discipline, organiser le temps, supporter le bruit, etc. La charge de travail et de stress qu’ont occasionné les stages présage de longues heures de préparations avant et après les leçons. Et tout ça toute seule puisqu’il n’a jamais été question non plus des pistes d’action pour déjouer la solitude du métier. Bientôt diplômée, elle ne se sent plus vraiment motivée. Ce n’est pas le film qu’elle s’était fait de cette année de formation à l’université.