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« C’est pas les familles qui vont les aider »

Une ancienne collègue a prononcé cette phrase alors que je discutais avec elle de la préparation des élèves aux épreuves externes. C’est donc à l’école qu’on s’émancipe, qu’on éduque. Pourtant, j’observe quelques contradictions dans notre système éducatif.

Alors, quelle est la place des familles dans l’émancipation des élèves au sein de l’école ? Partenaire indispensable ou caillou dans la chaussure des élèves ? Par ailleurs, l’école est-elle prête à s’ouvrir à d’autres savoirs, d’autres origines du savoir ?

Derrière cette phrase se déguise le mépris des familles de milieux dominés. Dans une école fréquentée majoritairement par des enfants d’immigrant·e·s (de première ou de deuxième génération), les parents seraient peu éduqués et donc incapables de soutenir leurs enfants dans leur scolarité. Les jeunes ont des espaces d’apprentissage hors école et le milieu familial en est un. Que les élèves puissent associer les nouvelles informations aux savoirs préexistants les implique dans leur formation. Mais les savoirs développés dans ces familles dominées ne sont pas valorisés. On partirait dès lors d’une page blanche pour éduquer ces enfants et les élever aux savoirs occidentaux, sans nécessairement considérer leur culture et leurs cadres de référence.

Des désirs multiples

Ce savoir universel qu’apporterait l’école aux élèves permettrait d’augmenter leur puissance d’agir. Mais peut-on développer la puissance d’agir des jeunes sans reconnaitre leur individualité ? Je pense à ma classe d’élèves non alpha, une des classes Daspa de l’école secondaire dans laquelle je travaille. Daspa pour dispositif d’accueil et de scolarisation pour les élèves primoarrivants et assimilés. Ces classes accueillent des jeunes, fuyant la guerre souvent, en Belgique depuis peu et en obligation scolaire (jusqu’à dix-huit ans donc). Certain·e·s n’ont jamais été à l’école dans leur pays d’origine, ne savent ni lire ni écrire (élèves non alphabétisés). Dans ma classe, c’est le cas de sept élèves syrien·ne·s entre treize et dix-huit ans, arabophones, et qui ont dix mois pour apprendre à lire et à écrire en français.

Dans cette classe, l’une souhaite se marier, un autre voudrait devenir footballeur, ou restaurateur, une élève plus âgée se voit devenir coiffeuse, et un autre encore mécanicien. Quelle place le système scolaire leur laisse-t-il quand on sait que la maitrise du français à l’écrit et à l’oral leur permettra de suivre correctement ces formations ? La posture du prof de français est intenable : alphabétiser des jeunes en dix mois, c’est mission impossible quand les expert·e·s parlent de cinq ans pour les enfants suivant une scolarité ordinaire. Je pense à Faycal, un élève palestinien né dans un camp de réfugiés au Liban de parents eux-mêmes ayant quitté la Palestine enfants et ayant grandi et passé la majorité de leur vie dans ce même camp. En classe, les apprentissages, c’est quand il le décide. Sa priorité c’est : créer du lien, faire partie d’un groupe d’amis, les protéger quand il y a des bagarres, leur parler en arabe pour partager ce qu’ils ont en commun malgré les vies très différentes qu’ils ont menées auparavant, s’étonner des règles de l’école… Faycal a aussi le désir d’apprendre, mais il vient après son désir d’être accepté par les autres, d’être un peu leur chef peut-être même aussi. En tout cas, son besoin d’appartenance et de reconnaissance prend beaucoup de place.

Il est parfois difficile de prendre en compte la joie et la tristesse des élèves dont nous connaissons peu les parcours ou uniquement ce qu’iels ont réussi à en dire. Comment accompagner les élèves qui ont vécu des traumatismes liés à l’exil à persévérer dans leur être afin de soutenir les désirs multiples avec les moyens à notre disposition ? Les désirs multiples… C’est sans compter le formatage que l’école impose vers un seul désir, plus facile à entrer dans la case d’une option préétablie pour l’élève.

Des barrières ou des ponts

Dans une situation de marché scolaire dans lequel se trouvent les établissements francophones, on ne laisse pas si facilement partir les élèves. Et on ne laisse pas si facilement entrer les élèves qui ne parlent pas bien français, qui savent à peine lire et écrire dans un établissement où les enseignant·e·s ne sont pas formé·e·s à enseigner à ce type de public.

Des ponts doivent être créés avec des partenaires en dehors des murs de l’école. Mais, pour les élèves qui ont vécu les exils (de leur pays, de leur famille, de leurs ami·e·s, de leurs traditions aussi souvent…), c’est difficile de quitter l’école qui les a (ac)cueilli·e·s lors de leurs premiers pas en Belgique, qui leur a souvent permis d’enfin poser leur sac et de renouer des liens d’amitié. Après la classe d’alphabétisation, au sein de mon école, les plus âgé·e·s ont souvent la possibilité de s’orienter dans l’unique option de l’enseignement professionnel et les autres vont dans l’enseignement différencié. Mais, les jeunes qui rêvent d’autre chose n’ont pas toujours la force de partir encore pour aller se former dans une autre école.

Faire participer les familles ?

Alors, il reste à faire participer les familles dans le processus de scolarisation des élèves. C’est aussi simple que ça ? Je me souviens d’une rédaction en 5e secondaire avec pour intitulé : « Famille je vous hais ». À l’époque, c’était difficile d’exprimer à mon professeur de français la certaine ambivalence que je ressentais par rapport à ma famille du haut de mes seize ans. Je pensais être la seule dans ma classe à entretenir de tels sentiments. La famille peut être un soutien et un partenaire comme elle peut être un caillou dans la chaussure ou, dans des cas plus extrêmes, maltraitante et, alors, heureusement qu’elle ne s’implique pas dans la scolarité de l’enfant ?

Pourtant, en tant que prof, j’aime rencontrer les parents des élèves. Et je suis mal à l’aise quand j’entends que le rôle de l’école serait d’élever les élèves dans le sens de leur donner les moyens de sortir de leur milieu. Comme si leur milieu n’était pas assez bon en soi. Et de quelle école parle-t-on ? Comme le décrit Irène Pereira (en conférence à l’ULB le 14 octobre dernier), bien que le mythe de l’école comme ascenseur social perdure, l’école reproduit les inégalités et les divisions de classe. Pour permettre l’émancipation, l’école doit d’abord être le lieu d’expression de soi et de reconnaissance.

En tout cas, les élèves

La suite se trouve peut-être dans la volonté du système éducatif de s’ouvrir à d’autres types de savoir, à d’autres origines du savoir. Partir des savoirs des élèves et aussi de ce qui se fait dans l’associatif. Dans la pédagogie du français langue étrangère (FLE), on retrouve deux grands piliers : la didactique du FLE enseignée à l’université et la pédagogie dispensée dans les formations pour adultes au sein d’associations en éducation permanente.

« Comment accompagner les élèves qui ont vécu des traumatismes liés à l’exil à persévérer dans leur être afin de soutenir les désirs multiples avec les moyens à notre disposition ? »

C’est ainsi qu’une méthode intégrative issue du milieu de l’alphabétisation des adultes pour apprendre à lire et devenir lecteur m’a été enseignée lors de mon stage par une enseignante dans les Daspa. Cette méthode développée par Patrick Michel du Collectif Alpha de Bruxelles apporte un éclairage sur la méthode naturelle de lecture écriture de Freinet. Cette méthode permet de partir du vécu personnel des élèves : ce qui est vécu en classe, durant les week-ends et les vacances, durant une sortie scolaire… Les phrases exprimées oralement sont ensuite dictées et mises en forme par le groupe à l’enseignant·e qui les écrit. Les textes produits vont alors devenir le support à la démarche d’apprentissage. Lors de ces moments de création des textes, tous·tes les élèves ont vécu quelque chose à raconter, ce qui les valorise et permet de travailler l’estime de soi. Parfois même, avec l’aide de partenaires extérieurs comme l’asbl Exil, les élèves souhaitent parler de leur vécu plus ancien. Les textes produits font donc directement sens pour les élèves et constituent des réservoirs d’expressions et de mots reliés à leur histoire qu’iels pourront réutiliser dans la découverte de nouveaux textes. Cette méthode n’est pas enseignée au sein des formations universitaires comme le master FLE qui n’aborde pas l’alphabétisation des jeunes.

Les milieux scolaire et universitaire gagneraient certainement à davantage créer des synergies avec les collectifs travaillant en éducation permanente avec les milieux dominés. Trouver une manière de s’adresser aux élèves avec plus de tact, en respectant leur identité et leur intimité qui présuppose de questionner nos préjugés sur leur famille.