C’est une mésange bleue…

Nous habitons des mots et les mots nous habitent à propos de l’école. Et toujours, en Conseil de classe, il y a ce qu’on est prêt à dire et ce qu’on tient caché, un beau mélange d’objectivité et de subjectivité, teinté de réel et d’inventivité.

Ce matin, c’est le chant d’un oiseau et une odeur de pluie avant l’orage qui l’accompagnent au saut du lit. Elle aurait voulu rester là, tapie à l’horizontale, absentée sous sa couette sans justificatif. À l’inverse, elle s’écarquille les yeux, debout devant le miroir, et se gargarise des pensées en magma qui l’habitent. Elle n’a pas envie d’y aller à ce Conseil de fin d’année.

Cravate ou truc en plumes pour
aller en conseil de classe ?

Quelle peau va-t-elle revêtir ? Une mésange charbonnière toque à la vitre de la fenêtre, sifflotant, elle chante : ah ça ira, allez, on y va ! Verticale et légère, la mésange, elle porte sa belle cravate noire sur fond de plumes jaunes. Et elle comment se vêtira-t-elle pour aborder la réunion scolaire ? Costume sérieux ou robe joyeuse ? Stricte ou excentrique ? Blazer ou chemise à fleurs ? Et quels mots vont l’habiller tout à l’heure quand l’équipe éducative au complet sera assise autour de la table carrée à décider du sort des élèves de sixième dont elle est titulaire. Il faudra à la fois être souple et raide, résister et acquiescer, se taire et parler, défendre et condamner. Elle se pince les joues pour redonner vie à son teint livide après la nuit passée à corriger l’épreuve externe d’histoire. Elle se rappelle la fin d’année passée. Tous les élèves étaient en échec en sciences, tous sauf une. Il avait raconté pourquoi c’était comme ça, le prof de sciences. Il avait déplié une petite histoire d’élèves paresseux qui ont perdu le gout de l’effort et qui n’ont pas le niveau, une histoire de notes chiffrées qui disent la vérité vraie sur les apprentissages, il faudra encore l’écouter cette histoire qui objectifie et finit toujours mal, et elle, elle devra, en tant que titulaire, et sur le champ, en inventer une autre afin d’éviter la funeste tragédie, une histoire d’élèves parfois perdus, stressés par les choses de leur vie, qui progressent à leur rythme, une histoire de petits pas après l’autre qui laissent peu de traces, mais font avancer quand même, une histoire qui sujetifie et se termine sur une fin ouverte. Elle soupire, au fond ça la rend dingue cette vision binaire, si elle pouvait s’envoler comme la mésange charbonnière, d’une branche à l’autre, dans un mouvement circulaire et désordonné et se laisser porter par les courants d’air. Il n’y a pas que de bons et de mauvais élèves, des récits de réussites et d’échecs, il y a autre chose à raconter sur les parcours scolaires, non ?

S’en aller au charbon habillée
de mots bleus

« Elle ne va pas refaire l’école toute nue devant son miroir. »

Certes, mais elle ne va pas refaire l’école toute nue devant son miroir, il faut aller au charbon, alors elle se tire la langue, hausse les épaules et se choisit une chemise bleu azur, bleue comme le ciel derrière les nuages encore gris, bleue comme la mer au loin dans ses projets de vacances, bleue comme la planète bleue minuscule dans l’immense univers. Et dessous sa chemise et ses cheveux, elle habillera son cœur et son esprit de mots bleus qui ne déraperont pas. Elle restera calme et posée, elle ne se fâchera pas, ne pleurera pas. Elle sera mésange bleue, sociable et à l’écoute de chaque membre du Conseil. Après tout, elle aussi est capable, consciemment ou non, de maladresses et d’arguments à l’emporte-pièce, elle s’en raconte aussi des trucs douteux ou foireux sur ses pratiques pédagogiques. Une fois dehors, sur le bord du trottoir, elle sent malgré tout à nouveau monter l’inquiétude glacée liée aux conflits qui vont surgir dans moins d’une heure, une chemise en coton, ça ne fera pas l’affaire, ce qu’il lui aurait fallu c’est une armure, une belle armure rouge et flamboyante de certitudes. Elle sent bien que les mots qui l’habitent et les mots qu’elle habite au sujet de l’école ne suivent pas toujours une ligne fluide et que ces mots ne sont pas les mêmes que ceux de certains de ses collègues. On a beau dire qu’il faut prendre des décisions de manière collégiale, c’est difficile à appliquer quand on est balloté dans plusieurs versions d’un même monde et tiraillé entre différentes façons d’en faire l’expérience sensible, différentes façons de le vivre, de le penser, de le décrire et de le raconter. Cette multitude de rapports à l’école la désarçonne, elle ne regarde pas où elle met les pieds, trébuche sur une bordure et bouscule un passant qui l’engueule. Elle bredouille un mot d’excuse, s’en veut de toujours se croire du bon côté de la route et de se raconter des histoires, ce qui ajoute à son désarroi, car elle sait bien qu’elle en premier et tous les profs qui seront assemblés bricoleront des fictions en fonction de ce qui les arrange, en fonction de ce qu’ils sont prêts à dire et aussi en fonction de ce qui n’est pas dicible. Un prof dira « ils sont tous en échec, car c’est une classe qui ne travaille pas, ils font la foire toute l’heure de cours », il ne dira pas « ma cote se base sur une seule interro récapitulative et elle était salée, je les avais prévenus ». Un autre prof dira « untel a de petits moyens », il ne dira pas « je ne peux rien faire pour untel qui est bête à manger du foin ». Elle-même dira « c’est un élève très bruyant, mais il a fait des efforts, on peut le laisser passer », elle ne dira pas « j’en ai ras le bol de le gérer, qu’on se débarrasse d’un tel fruit pourri ».

S’empêtrer dans les plis
du manifeste et du latent

La voici à l’arrêt de bus, à présent elle se laisse bousculer par la foule et une série de questions. Comment, en Conseil de classe, en arrive-t-on à se fabriquer des vérités qui dissimulent l’inacceptable ? Quelles protections devraient exister pour nous empêcher de déguiser nos pensées les plus noires ? Quel costume faudrait-il revêtir avant d’entrer qui pourrait garantir notre intégrité professionnelle ? Comment arrêter de nous draper dignement dans notre perception personnelle du monde de l’école et en occulter la part sombre ? D’une manière ou d’une autre, on risque toujours des dégâts. Et ceux qui en pâtissent sont ceux-là qu’il faut accompagner sur le chemin des apprentissages. Le Conseil de classe est là pour ça, sa fonction manifeste n’est-elle pas de légitimer le travail des profs qui forment des citoyens actifs et responsables ? Alors, comment empêcher de laisser surgir sa fonction latente qui est d’abandonner et d’éliminer ceux qui n’entrent pas dans le cadre ? Il lui semble tout à coup tellement difficile d’être partie prenante d’un tel double jeu. Elle se sent empêtrée. Pourquoi s’est-elle engagée à ça ? Assise à l’avant du bus, les murs de la ville qu’il traverse sont recouverts d’affiches électorales qui témoignent d’une société polarisée. C’est qu’ils en racontent aussi des histoires ces visages souriants. Dans leurs yeux brillent des récits d’avenir radieux et de difficultés vaincues. Ces candidats s’ils sont élus, feront-ils ce qu’ils disent qu’ils vont faire ? Les uns mettront de l’ordre, ils feront tourner l’économie, ils élimineront le chômage, ils feront triompher le bonheur durement gagné et une éducation d’élite pour les plus méritants, les autres se mettront au service des plus démunis, envisageront des aides sociales, des formations pour tous, d’autres encore protègeront la jeunesse, la nature, les eaux, les oiseaux, tous les vivants de la terre. Une fois en fonction tiendront-ils leurs promesses ? Et elle dans sa fonction, tient-elle ses promesses ? Elle a prêté serment quand elle a signé son contrat. Elle est fonctionnaire de l’État. Qu’est-ce qu’elle brode autour de ça ? Le bus a freiné un grand coup juste devant l’entrée de l’école accrochée à la colline. Elle grimpe quatre à quatre les escaliers en faisant tinter les médailles fictives de bonne prof qu’elle s’est accrochée au plastron. Et les autres en ont-ils aussi ? Sont-ils déjà en place ? Elle ne peut pas s’empêcher de penser que des enjeux politiques se polarisent aussi en Conseil de classe. D’un côté, les tenants des sciences dures perçus comme les champions de la réalité physique et matérielle du monde, de l’autre les tenants des sciences molles, perçus comme les défenseurs de la réalité sociale et humaniste du monde. Un grand principe de disjonction[1]E. Morin, La méthode, 1. La nature de la nature, 1977. qui « condamne les sciences humaines à l’inconsistance extra physique » et qui « condamne les sciences naturelles à l’inconsistance de leur réalité sociale ». Vision matérielle contre vision fictive, duel fatal, laquelle l’emportera ? se dit-elle en entrant dans la salle. Quelle erreur, comme si le réel et le fictif ne se mélangeaient pas en permanence dans un espace en suspension, au creux duquel elle s’installe en prenant place sur une des chaises encore libres. Elle a peur, elle aplatit les plis de sa chemise bleue, sera-t-elle à la hauteur ? Au même instant, une mésange charbonnière toque à la fenêtre, et elle chante : « Ah ça ira, allez, on y va ! »

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 E. Morin, La méthode, 1. La nature de la nature, 1977.