Chacun chez soi ?

Comment j’ai eu envie de briser la glace et de tenter un rapprochement, et pourquoi je remettrai ça l’année prochaine.

Enseignant à Molenbeek depuis une vingtaine d’années, je suis surpris de constater que certaines familles qui habitent la commune depuis longtemps n’en connaissent qu’une partie, sans doute leur environnement le plus proche au sein de leur communauté. Les lieux culturels et historiques sont-ils connus ou réservés aux bobos belgo-belges ? Les connaitre n’enrichirait-il pas la vie et l’intégration en Belgique ?

Je remarque d’ailleurs le même manque de curiosité de la part de certains membres de l’équipe pédagogique. Ainsi, une collègue qui exprime parfois des préjugés qu’on rencontre dans certaines familles moins habituées à la multiculturalité m’a confié l’année dernière ne pas connaitre Molenbeek du tout. J’ai réalisé que certains profs ne connaissaient pas le quartier, voire en avaient peur. Ils habitent hors de Bruxelles, arrivent en transports en commun et repartent aussi vite escortés par des collègues jusqu’à la station de métro.

Et si…

Personnellement, je ne comprends pas comment c’est possible d’enseigner efficacement si on ne comprend pas un minimum la réalité de ses élèves. Dans ma classe, le « Quoi de neuf » est un moment de parole libre. J’y ai découvert par exemple un jour que Saïd très fatigué avait mal dormi à cause d’un mouton qui avait bêlé toute la nuit à l’étage dans l’attente du jour du sacrifice. Cela m’a surpris, mais j’ai également pu mieux appréhender sa réalité et faire preuve de plus de compréhension à son égard.

Souvent, les parents ne rencontrent les profs qu’aux réunions de parents pour parler du bulletin et des règles ou ils sont convoqués pour des problèmes disciplinaires. Mais parents et professeurs ne vivent jamais ensemble des moments informels et conviviaux propices à une meilleure compréhension réciproque.

« Un jeu de piste pour découvrir le quartier autrement et vivre ensemble un moment informel. »

Je voulais que ça change, alors j’ai décidé d’organiser un jeu de piste un mercredi après-midi avec deux objectifs : découvrir le quartier autrement et vivre ensemble un moment informel.

Communication laborieuse

Il m’a semblé qu’une bonne communication était essentielle pour motiver les familles des élèves et des collègues. En effet, je redoutais l’échec, car il fallait convaincre des mères de sortir dans le quartier non accompagnées et persuader des profs déjà surchargés de l’intérêt de venir travailler un mercredi après-midi.

La communication aux parents a été transmise en version écrite sur papier et sur l’application « Classedojo » dans laquelle les parents peuvent traduire l’invitation, et oralement à l’entrée de l’école. Parfois, quelques mots en arabe, portugais, anglais font plaisir et permettent de toucher certains parents non numérisés ou faibles lecteurs en français.

La communication aux profs a été affichée dans la salle des profs, intégrée à l’email d’info hebdomadaire de l’école et communiquée oralement. Ça n’a pas été facile. Il s’agissait à la fois d’essayer de motiver, d’encourager, de transmettre mon enthousiasme sans exercer trop de pression. Et comme souvent quand on est persuadé d’avoir eu une idée géniale, l’indifférence de certains face à ma proposition était difficile à admettre.

Plus forts ensemble

Pour créer le jeu de piste, j’ai approfondi ma connaissance personnelle de Molenbeek et j’ai découvert une commune dynamique et riche en histoire dont on ne parle pas assez ou alors en mal. J’ai également (re)créé des liens avec des partenaires (Maison des cultures, ATL accueil temps libre, La Fonderie, etc.). Les collections et le personnel engagé du Moma (musée de Molenbeek) ont également été très inspirants.

Je me suis aussi tourné vers une collègue dynamique, organisée et originaire du quartier contrairement à moi. Sa connaissance de la sensibilité ambiante, ses relations et ses capacités organisationnelles ont été d’une grande utilité pour coconstruire le jeu. Choucran, Arti !

Nous avons ainsi rassemblé cinq équipes au sein desquelles il y avait 7 profs dont certains n’habitent pas Bruxelles, 14 mères et 31 élèves. Quelques capitaines d’équipes étaient des parents. Comment impliquer les parents s’ils ne sont pas partenaires ? Nombre d’entre eux ont énormément de compétences et n’attendent qu’une occasion pour les partager avec l’école.

Nous avons également pu compter sur des bénévoles (2 amis, 2 personnes de la commune ATL, 2 personnes de la Fonderie) qui ont participé activement le jour J.

Un parcours en lien avec
le nouveau référentiel

C’est parti ! Sur la base d’une vieille photo, il faut retrouver un magasin « Delhaize » de la place de la Duchesse. D’ailleurs, saviez-vous que le siège de ces supermarchés a été à Molenbeek pendant 130 ans ? Cette recherche d’observation et de comparaison est une compétence demandée en histoire : identifier des éléments d’un bâtiment ancien et les comparer avec des constructions actuelles.

Une autre compétence que nous avons travaillée consistait à étudier les évolutions du quartier. Ainsi, nous avons émis des hypothèses sur la fonction d’origine du bâtiment Charleroi Danse (ancienne raffinerie des sucreries de Tirlemont). Dans ce lieu, le groupe était invité à apprendre des pas de danse, ce qui s’inscrit parfaitement dans le cours d’éducation physique (respecter les consignes collectives pour une performance harmonieuse).

Nous avons aussi découvert un lieu de la vie sociale, le Recyclart (lieu de formation socioprofessionnelle d’insertion). Nous sommes partis à la rencontre d’une figurante déguisée en cavalière dans la rue de la Princesse où se trouvaient autrefois des chevaux dont la taille des portes rappelle la présence passée. Cela a permis de faire le lien avec le marché aux chevaux de la place de la Duchesse et donc d’analyser les traces du passé.

Une vieille photo de la place de la Duchesse informait également sur l’importance de Molenbeek en tant que centre de la cinématographie. Les premiers films belges de Pathéo étaient basés à Molenbeek (je vous recommande d’ailleurs de regarder sur YouTube le premier film muet belge filmé à Molenbeek Saïda a volé Manneken-Pis). Il reste quelques vestiges de salle de cinéma chaussée de Gand et même une rue appelée rue du Cinéma. Cela a permis d’analyser et de découvrir l’histoire du cinéma et ses évolutions.

Nous avons observé attentivement l’écluse, l’ascenseur à bateaux, établissant un lien avec les sciences (comprendre le fonctionnement technique).

Un figurant de l’ATL, déguisé en jardinier, nous a permis de découvrir le potager urbain Groote Eigenland installé sur l’ancien emplacement de la rivière Senne (légumes bios en vente…), ce qui permet de relier à l’éducation au développement durable et de comprendre les enjeux de l’agriculture urbaine et de la biodiversité.

Nous avons dit adieu grâce à une artiste de l’ATL, au musée Mima fermé depuis.

Grâce à l’analyse des traces du passé, la fonderie (ancienne fonderie) indique que Molenbeek était le petit Manchester bruxellois (zone très industrielle) où la grille et le lion du zoo de New York ont été fondus… Casimir, un employé de la fonderie a allumé pour nous le four à pain dans lequel nous avons cuisiné de délicieuses pizzas constituées de légumes bios du potager du Campus (potiron, courgette, pomme de terre, ciboulette, roquette… et même menthe pour donner un peu de folie à la pizza). Cet atelier culinaire s’inscrit parfaitement dans le programme scolaire (organiser une activité où les élèves préparent un plat simple [salade, soupe] avec des légumes bios).

Sur le circuit, nous nous sommes attardés devant la grande mosquée de Molenbeek et l’église orthodoxe pour faire le lien avec le cours de religion.

Et si…

Nous avons clôturé ce jeu de piste en apothéose par un grand gouter organisé à l’école.

À l’issue de cette expérience, tant les profs que les familles qui ont participé connaissent un peu mieux la richesse du quartier et de la commune. De leur côté, les enfants ont ramené en classe des observations dont on pourra peut-être faire des apprentissages et ils garderont probablement un bon souvenir de la pizza et de cet après-midi. En revanche, s’ils ont partagé des moments ensemble, je ne suis pas sûr que les liens formés soient pérennes.

Je suis convaincu qu’il faut refaire ce jeu de pistes en 2025 et les années suivantes pour découvrir de nouveaux lieux aussi riches et intéressants (tels que les fresques sgraffite, le château de Karreveld, visiter la mosquée El Kalima et l’église Saint Jean-Baptiste…) et prendre l’habitude de se rencontrer.

Je souhaiterais que ce jeu de piste touche plus de monde pour atteindre pleinement ses objectifs. Il conviendrait donc de réfléchir à la manière d’impliquer l’ensemble de l’équipe pédagogique et les familles en particulier les pères qu’il est plus rare de rencontrer.

Pour que l’école vive Molembeek et sa richesse culturelle et humaine.