Choisir, c’est fantasmer…

Se raconter des histoires, fabuler, il en est souvent question quand on doit faire des choix. Choisir, c’est finalement se créer un futur probable dans lequel on projette nos enthousiasmes, nos inquiétudes,
nos croyances, nos espoirs, nos peurs…

C’est donc de cela qu’il s’agit aussi quand arrive le moment des choix d’options à l’école. Ces récits où les élèves se projettent dans les années suivantes à l’école ont quelque chose d’absurde. Les dialogues semblent ne pas se répondre, les enjeux nous échappent et les héros sont rarement des ados qui y sont confrontés.

Les copains chez qui je passe ce jour-là sont inquiets. Nora, leur fille est en 4esecondaire, elle doit choisir ses options pour l’année prochaine. Elle avait choisi sciences éco, mais ils l’ont dissuadée. Elle est dans l’école communale de la ville. Un projet basé sur la pédagogie Freinet. Basée. Il faut dire que depuis la création de l’école, ça a pas mal changé. L’école a grandi. De nombreux enseignants arrivent là sans être formés à la pédagogie. S’ils pratiquent le Conseil de la classe, au sein des cours, ça dépend vraiment fort des profs. Le bâtiment est vieillot et de manière générale, il y a trop d’élèves par classe. Mais, l’ambiance de l’école reste assez cool. Des enseignants plutôt motivés et des élèves pas trop malmenés. Du coup Nora s’est détendue, s’est fait des tas d’amis. Elle semble épanouie, mais galère un peu dans certaines matières.

Ses parents se sont intéressés aux grilles d’option. Ils ont lu les descriptions et le programme des cours et ont décidé de convaincre leur fille de prendre Histoire. « Sciences éco, ça avait l’air tellement chiant. Et puis en math, elle galère quand même pas mal. Elle irait faire quoi en sciences éco ? » Je dis : « Il paraît que l’option commu est assez chouette, des réflexions motivantes, même si les élèves disent du prof qu’il est bizarre. » Ils me répondent que le problème, c’est que tous les élèves qui ne savent pas quoi prendre comme option et n’ont pas trop envie de travailler vont en commu. Du coup, c’est une option avec beaucoup d’élèves et peu d’émulation.

Quelques jours plus tard, la conversation continue chez moi. Mon fils et quelques-uns de ses copains terminent leur petit-déjeuner. Ils sont en troisième dans la même école que Nora et ils parlent d’elle. « Sa stratégie, c’est de se faire des copains en troisième comme ça si elle double, c’est pas grave. » Je me dis que c’est fou que nous, les profs, arrivions à faire concevoir le redoublement comme un couperet contre lequel il n’y aurait finalement rien à faire. Ça manifeste outre une distance entre les élèves et les enseignants, un sacré sentiment d’impuissance face aux apprentissages.

On reparle des options

Vous choisirez quoi vous l’année prochaine ? « Ça dépend des profs, là cette année en sciences, la classe est cool. Je galère en physique et chimie, mais j’ai une bonne classe. » « C’est vrai que pour Arthur, en sciences sociales, c’est compliqué, sa classe elle est pourrie, les profs n’arrivent pas à se faire respecter. »

Pour choisir leurs options, les élèves partagent leurs récits. Rumeurs, réputations, ragots sur les profs surtout… Toute une cosmogonie de semi-dieux, les supers, ceux qui pètent, ceux qui ne se font pas respecter, ceux qui donnent beaucoup de boulot, les cours pour lesquels il ne faut rien faire… Ils racontent des histoires qui de génération en génération deviennent des mythes et c’est dingue le pouvoir des mythes sur la réalité… Le récit des élèves reflète leur volonté d’avoir de l’emprise sur ce qui leur arrive, mais ils finissent souvent par perdre à ce jeu dont ils ne sont pas vraiment dupes.

Chaque enseignant sait qu’il doit composer avec cet équilibre précaire : être exigeant, aimer, être aimé, avancer, faire avancer, le respect réciproque, les questions de justice et d’injustices. Mais, sait-il à quel point ces choix d’options deviennent pour les élèves des calculs à s’arracher les cheveux pour des raisons qui concernent souvent fort peu l’apprentissage ?

T’as pris quoi comme langue ? Oufti ? Allemand, achtung ! C’est du sérieux ! Et toi ? Espagnol ? Playa, tequila, sol. C’est l’histoire de notre rapport au monde qui se tisse à travers les options. En commu, des glandeurs, en latin, les intellos, en espagnol les fêtards.

Ça jase

Et tout ce petit monde se relate des histoires finalement assez différentes. Les parents, ce qu’ils voudraient que deviennent leurs enfants, les profs, ce qu’ils aimeraient faire ou non de leur cours, ce qu’ils se racontent sur eux-mêmes, sur le sens de leur travail. Et les élèves, dans leurs calculs minutieux pour tirer leur plan entre leurs injonctions à grandir, à apprendre, à socialiser, avancer, se déployer, être sage, drôle, vif, tendre et sérieux, pertinent, joyeux, fort… se racontent ce qu’ils sont, ce qu’ils voudraient être avec comme objectif, comme but, arriver au bout de ces six années le plus vite possible. Pour le coup, je les entends calculer. Et je comprends que Nora voulait faire sciences éco pour la réputation du prof, un chouette type, motivé, les classes souvent petites rendant l’échec moins probable, que Jo a pris sciences pour être avec ses potes qui travaillent, mais qu’il n’y comprend rien, que Léo qui risque d’être réorienté devra choisir d’abord l’école où il pourra raccrocher aux apprentissages, et pas trop éloignée de sa maison avant une l’option qui l’intéresse.

Ces entrelacs d’histoires dans lesquelles l’école s’emmêle les pinceaux. Ces tensions dans lesquelles tous ses acteurs sont pris, elles concernent tous les niveaux de l’institution.

« L’école, c’est quand même encore souvent une cicatrice. »

Celle que nous sert le Pacte ? Une belle narration, faite de valeurs puissantes, d’émancipation, d’égalité. Celle que se racontent les parents ? Une collection d’espoirs pour le futur de leurs enfants, où l’école leur apprendrait à apprendre, à devenir quelqu’une, quelqu’un. Une histoire où l’école a le rôle de sa vie, où elle devrait beaucoup, aurait plein de devoirs. Le problème c’est qu’elles portent en elle des élans sacrément contradictoires. Parce qu’avec le manque de moyens (financiers, humains…) l’émancipation de tous, de toutes, l’école qui rend libre, c’est un fantasme inatteignable. Et ce que me raconte surtout l’enseignement aujourd’hui, c’est qu’on peut essayer de chasser le naturel de l’école, il revient au galop. Le naturel ? Le quasi-marché scolaire, la hiérarchisation entre les écoles, les élèves, les enseignants, la compétition, les cours essentiels, et accessoires, les réussites et les échecs scolaires qui collent aux visages, fixent l’identité comme une empreinte profonde. On peut dire, sans illusion que l’école, c’est quand même encore souvent une cicatrice.