Choisir d’être con ou choisir de réfléchir

Parler de colonisation et de racismes à l’école, c’est s’embarquer dans des débats parfois gênants, souvent complexes…

Les races ? Il n’y a que les racistes qui y croient ! » Je rapporte ici les propos de Rokhaya Diallo et Grace Ly dans leur livre Kiffe ta race — explorer les questions raciales sans tabou[1]R. Diallo et G. Ly, Kiffe ta race, Explorer les questions raciales sans tabou, 2021.. Ce sera mon fil rouge au long de la séquence sur la colonisation dans une classe de quinze élèves de 6e sciences sociales et éducatives, groupe dans lequel une seule élève a la peau noire. L’objectif des deux autrices est « de faire de notre passé un tremplin pour déconstruire ces idées pour demain ». J’adhère à ce point de vue, je suis prof depuis vingt-cinq ans, blanche depuis toujours, j’ai le sentiment que je déconstruis déjà, or je vais m’apercevoir que j’ai encore du boulot.

Des activités scolaires traditionnelles
à propos de la colonisation

Je démarre par des activités traditionnelles autour du thème de la colonisation européenne de l’Afrique et de l’Asie aux XIXe et XXe siècles, sachant qu’en 5e, les élèves ont travaillé sur l’esclavage. Je commence par une grande carte de géographie historique qui permet de visualiser l’étendue des empires coloniaux à la veille de 1914. Séance de coloriage, je passe entre les bancs : « C’est comme en primaire, madame… » « C’est fou, tout ce que l’Europe possédait… » Mmm… Ensuite, à l’aide d’un atlas, il faut noter dans un tableau les noms des pays actuels qui étaient des territoires colonisés par les puissances européennes de l’époque. Les choses se compliquent un peu : « Pfff, tous ces pays ont des noms bizarres », « Et c’est où ça ? Jamais entendu parler », « Je suis nulle en géo, moi. » Pourtant, c’est l’occasion de se décentrer, de prendre conscience de la petitesse de la Belgique et du nombre impressionnant (et écœurant) de pays qui ont été sous domination occidentale pendant de très longues périodes.

Je poursuis l’enquête par l’analyse des deux discours français à propos des objectifs de la colonisation à la chambre des députés en 1885 : celui de Jules Ferry qui proclame le droit des races supérieures à civiliser les races inférieures et celui de Georges Clemenceau répondant qu’il s’agit « d’un abus pur et simple de la force… pour s’approprier l’homme, le torturer, ou en extraire toute la force qui est en lui, au profit des prétendus civilisateurs ». À la fin de l’analyse, les élèves sont censés comprendre que les motifs de la colonisation sont essentiellement économiques et justifiés par des raisons idéologiques. Cette question des inégalités des races interpelle les élèves, j’approfondis en leur montrant Exhibitions, un film de huit minutes de Rachid Bouchareb réalisé à partir d’archives exceptionnelles qui permettent de rendre compte de ce qu’étaient les zoos humains[2]Exhibitions, film de R. Bouchareb (réalisateur), P. Blanchard (auteur), Taghit Productions), 2012 voir info sur Fondation Lilian Thuram, Éducation contre le racisme, www.thuram.org. Le silence des élèves fait suite à la vidéo. Je laisse tourner ces images dans leur tête. Lors de la leçon suivante, nous travaillons la compétence synthétiser à partir d’un corpus documentaire, tentant de répondre à la question : en quoi la colonisation a-t-elle été un choc pour les peuples colonisés ? Ce moment est l’occasion de découvrir le Discours sur la colonisation d’Aimé Césaire, poète et homme politique martiniquais défendant le concept de « négritude ». À ce stade, j’ose parier que la classe est imprégnée de l’idée que colonisation et racisme vont main dans la main. Nous nous penchons ensuite sur l’« œuvre » coloniale de Léopold II en travaillant à partir de traces historiques diversifiées qui témoignent des crimes commis dans l’État indépendant du Congo. Ma séquence sur la colonisation se termine là, je passe ensuite à la guerre 14-18.

Au fond, suis-je vraiment
une alliée antiraciste ?

Même si mon cours n’a pas été magistral, même si les élèves ont été plus ou moins actifs, même s’il me semble qu’il y a eu de nouveaux apprentissages et connaissances poursuivant un objectif critique et antiraciste de la colonisation, mon approche reste très scolaire et individuelle, limitée par la contrainte horaire de deux heures d’histoire par semaine. Je me console en me disant que « Oui, je suis une prof alliée[3]Les allié·e·s, c’est-à-dire les personnes qui ne sont pas directement visées par une oppression, mais qui œuvrent à sa déconstruction » dans Kiffe ta race. qui vise à la déconstruction de l’oppression raciste », mais qu’en est-il des élèves ?

Parce que je suis bientôt à la retraite et que je suis touchée par les mots de Rokhaya Diallo « les allié·e·s doivent prendre en charge leur propre éducation pour éviter d’amplifier la propre charge mentale des personnes déjà ciblées par le racisme », et tant pis si je ne vois pas tout le programme, l’actualité m’interdit de laisser cette question de côté.

« Tant pis si je ne vois pas tout le programme, l’actualité m’interdit de laisser cette question de côté. »

Je décide de trois activités supplémentaires relevant de la pédagogie active : réalisation d’une ligne du temps collective pour découvrir et comprendre la grande Histoire du racisme, mise en place d’un débat mouvant pour travailler l’argumentation et d’un world café pour rechercher des pistes d’action.

Pour la ligne du temps, je bricole une trentaine de fiches, d’une part des portraits d’identité (peintures ou photographies) de personnes ou de groupes en lien avec le racisme et d’autre part des fiches d’informations sur les pensées et les actions de ces personnes ou groupes. Les fiches sont distribuées à deux groupes d’élèves distincts et il faut retrouver son binôme. Se bousculent alors dans la classe, entre autres, Hérodote, Voltaire, Jules César, Alphonse X d’Espagne, Angela Davis, Aristote, Christiane Taubira, le KKK, Olympe de Gouges, Saint-Augustin, Black Lives Matter, Philippe Auguste, Cortes, Thoreau, Gobineau, Ibn Khaldoun, Frantz Fanon, Platon, Érasme et Rosa Parks… Une fois texte et image réunis, à l’aide de cartes « dates » tirées au sort, il s’agit de replacer sur une ligne du temps fictive au sol ces différents portraits et d’expliquer aux autres qui on est et ce qu’on a fait. Conclusion de cette activité : on fait la différence entre xénophobie et racisme, entre différenciations et discriminations, on identifie toute une série de mots et de concepts, nouveaux ou pas, comme : barbare, hiérarchie génétique, eugénisme, utopie politique, théologie, idéologie raciale, altérité, pogrom, hérésie, citoyenneté, antisémitisme, intégrisme… Ça va un peu dans tous les sens, j’ai bien envie de fournir aux élèves une synthèse chronologique et structurée, mais je préjuge qu’iels sont habitués à ce fonctionnement en arborescence plutôt que linéaire. Vient le moment de ranger la classe, l’un ou l’autre lance : « moi, j’aime bien les cours comme ça », « à fond, on peut bouger, pas obligé de rester assis ». Sur la forme, ils sont « open » ; sur le contenu, je n’en sais encore trop rien…

La deuxième activité a lieu après les congés. J’ouvre le cours avec un épisode du Dessous des cartes intitulé « Les Mémoires du racisme » qui récapitule une série d’informations. On entre ensuite en débat, iels en ont envie. J’affiche au tableau des phrases volontairement polémiques : faut-il employer le mot « race » ? La race n’existe pas, mais le racisme existe. Les personnes d’origine étrangère ou perçues comme telles vivent des discriminations. Aujourd’hui, il y a moins de racisme, c’était pire avant. Il faut détruire les statues des « héros » de la colonisation[4]R. Diallo et G. Ly, Kiffe ta race, Explorer les questions raciales sans tabou, 2021.. Les élèves doivent prendre position trois lieux de la classe : d’accord, pas d’accord, ça dépend. Iels sont d’accord d’enregistrer le débat. Un peu chaotique au début, mais ces élèves ont l’habitude de Conseils (de pédagogie institutionnelle), et bien vite iels respectent les prises de paroles régulées.

Les mots pour le dire

C’est la première fois que je me lançais dans un débat mouvant avec des élèves. Iels m’ont emmenée à des endroits inattendus, sur des pistes à creuser qui rejoignent des points de vue exprimés dans Kiffe ta race : la question du progrès grâce aux grandes découvertes par exemple. Léna estime que sans la colonisation, on n’aurait pas fait de grandes découvertes, ni de progrès et donc que c’est bien d’ériger des statues de Christophe Colomb et autres. Ce à quoi Adrien, répond : « Mais alors, pourquoi ne pas faire une statue d’Hitler, il a fait des trucs chouettes pour l’Allemagne, grâce aux Juifs dans les camps, il a développé l’économie du pays » Il poursuit en s’énervant « en disant ça, c’est comme si je disais, heureusement que les Juifs sont morts, sinon il n’y aurait pas eu de progrès, et pour la colonisation, heureusement que les Noirs sont morts sinon on n’aurait pas évolué, what a fuck, vous êtes une bande de malades mentaux ». David ajoute : « Je te rejoins, Adri, la colonisation, le racisme, c’est des tueries. La vraie question à se poser c’est : « Est-ce que c’est bien ce qu’ils ont fait ? Il précise : « Bien pour le monde, bien pour tous les gens du monde ? Et puis, ces puissants, ils n’ont pas découvert, ils ont conquis. » Cette précision attire mon attention sur le choix des mots quand on écrit l’histoire, à la lumière des mots des autres, l’histoire change et « l’écriture (et réécriture) de notre histoire est au cœur de toute société ».

C’est un choix d’être raciste

Ce que je tenais donc pour acquis lors de mon cours traditionnel me semble vacillant après avoir pratiqué autrement. À ce jour, je n’ai pas encore lancé le world café où les élèves réfléchiront en groupe autour des moyens de lutte antiraciste à l’école et dans la société, mais je compte bien l’organiser, en vertu d’une petite phrase prononcée par Adrien en plein milieu du débat : « Aujourd’hui, c’est un choix d’être raciste, c’est choisir d’être con ou c’est choisir de réfléchir. »

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1, ↑4 R. Diallo et G. Ly, Kiffe ta race, Explorer les questions raciales sans tabou, 2021.
↑2 Exhibitions, film de R. Bouchareb (réalisateur), P. Blanchard (auteur), Taghit Productions), 2012 voir info sur Fondation Lilian Thuram, Éducation contre le racisme, www.thuram.org
↑3 Les allié·e·s, c’est-à-dire les personnes qui ne sont pas directement visées par une oppression, mais qui œuvrent à sa déconstruction » dans Kiffe ta race.