Je revois très bien ma classe de sixième primaire : estrade, petit rideau devant le tableau, carrelage bordeaux et bleu ciel, stores en plastique toujours un peu esquintés. J’avais déjà douze ans parce que je suis née en début d’année.
On se réjouissait d’être en sixième pour partir une semaine à la mer à Nieuport. On la préparait à fond cette semaine, tout était prétexte pour apprendre.
Un jour, monsieur Karon nous dit que deux éducateurs vont nous accompagner. Nous, ce sont les deux classes de sixième de mon école d’une petite ville provinciale. Je n’oublierai jamais leur entrée à tous les deux. Elle s’appelle Lydia, elle a un look relax qui dénote un peu du corps professoral de notre école catholique du début des années nonante. Lui, c’est Bruno. Au premier regard, il ne laisse pas indifférent. Il est très grand, il a le crâne rasé et porte un teeshirt Légion étrangère. Nous sommes tous médusés. Je ne me souviens plus de ce qu’ils ont dit pour se présenter, mais j’ai un souvenir d’après cette visite. Il a dû y avoir un brouhaha particulier parce que monsieur Karon a souri. Lui aussi avait l’air d’accord que ce Bruno était surprenant. C’était particulier comme sensation de sentir notre maitre de notre côté alors que les éducateurs devaient plutôt être de celui de l’autorité.
Nous ne l’aurons vu que cette fois-là avant le départ. C’était au mois de mai, nous sommes tous montés dans le bus, il faisait beau, j’ai un souvenir de grande aventure et de beaucoup de joie.
Sur place, plusieurs comportements de Bruno nous ont assez vite paru étranges. J’ai le souvenir d’un type d’humeur assez changeante. On pourrait dire lunatique même si à cette époque je ne connaissais pas ce mot.
À table, il a hurlé plusieurs fois, c’était disproportionné. Monsieur Karon et l’instit de l’autre classe ont pris le relai. On sentait une divergence de posture, mais mes souvenirs s’arrêtent là. Dans le car, pendant les excursions à gauche à droite, Bruno invitait des enfants à s’assoir sur ses genoux. Je me souviens d’avoir été mal à l’aise, mais sans jamais le verbaliser. Je ne sais pas si on en parlait entre nous avec les copines. Je ne faisais pas partie du groupe d’enfants qui affectionnait Lydia et Bruno ou qui passait du temps avec eux.
Un soir, alors que nous chahutions dans le dortoir à l’heure où nous étions censées dormir, Bruno a surgi, énervé, en nous demandant ce qui se passait. Pour se défendre, une des filles a répondu que nous avions trop chaud. Il a lancé cette phrase que je n’oublierai jamais : « Bande de chiennes en chaleur. » Ensuite, il s’est baladé entre nos lits superposés. Je dormais en bas. Ce qui, je l’ai appris plus tard, m’a probablement sauvé de ses mains baladeuses sous les draps. C’est en écrivant ces lignes que je me dis que c’est peut-être depuis ce temps-là que je suis incapable de dormir au-dessus d’un lit superposé.
« J’ai le souvenir d’un silence glacial dans le dortoir, il disait “chuuuut”. »
J’ai le souvenir d’un silence glacial dans le dortoir, il disait : « Chuuuut ». Nous étions pétrifiées. À ce moment-là, je n’ai rien compris. Je me souviens juste du lendemain où nous avons discuté avec les filles du dortoir d’à côté. Avec elles, il avait été pire. Il avait puni Murielle et était entré dans le placard avec elle. On se disait qu’il était bizarre. Mes souvenirs s’arrêtent-là.
Quelque temps après notre retour, j’apprends par une copine que Nicolas, un garçon de ma classe, a parlé avec sa maman et qu’ils ont été à la police pour dénoncer les comportements inquiétants de Bruno. Je me souviens, ensuite, d’avoir eu une discussion avec ma mère qui me demandait si j’avais eu des contacts particuliers avec Bruno.
Monsieur Karon nous a annoncé que la police était à l’école et qu’ils allaient nous expliquer. C’était grave, nous l’avions compris. C’est comme si nos sensations vis-à-vis de Bruno étaient enfin reconnues et avaient du sens. Les langues se sont déliées petit à petit grâce à Nicolas, le seul à avoir donné l’alerte.
Murielle avait été abusée dans ce placard. Certains enfants, garçons et filles avaient été touchés. D’autres avaient vécu une certaine violence physique. Il usait de sa force pour prendre des enfants par la main ou les faire assoir près de lui.
Nous avons été entendus individuellement par la police. Je n’ai eu, heureusement, rien d’autre à raconter que ce que je vous raconte ici.
Ensuite, je me souviens d’avoir eu régulièrement des animations en classe avec des monsieurs et des dames qui nous écoutaient, qui nous expliquaient les gestes acceptés ou pas. J’ai un souvenir très précis des vidéos qu’on nous montrait. Notamment celle d’une jeune fille assise dans un bus qui rejette la main baladeuse d’un inconnu qui s’assied près d’elle. C’est la première fois que je voyais ça, la première fois qu’on en parlait avec ces mots-là. C’était déjà la fin de l’année, il me semble que Bruno a fait de la prison. J’ai le souvenir qu’on nous a expliqué que c’était une erreur cet engagement. Qu’il n’était pas éducateur, mais qu’il avait trompé ses employeurs.
J’ai le souvenir d’avoir été entendue par les adultes et d’avoir reçu l’accompagnement adéquat.
La chanson des séquences vidéo, je l’ai toujours dans la tête : « Mon corps, c’est mon corps, ce n’est pas le tien, tu as ton corps et laisse-moi le mien. »