Comment en sortir?

La salle des profs est l’un des rares lieux où les enseignants des écoles secondaires échappent à la dimension cellulaire de leur métier. De simple espace de décompression à la construction
d’un collectif, un passage est-il possible ?

On a coutume de se représenter la salle des profs comme une sorte de cœur battant de l’école : l’endroit où tout le monde (… ou presque, selon les cultures d’établissement) se croise et se retrouve, l’endroit où on partage des repas, des émotions, l’endroit où l’on décompresse, l’endroit où l’on se pose entre deux cours, mais aussi l’endroit où on discute, où on se chamaille, où on pleure, où on explose parfois. Bref, ce serait, en quelque sorte, l’endroit où l’école se vit, comme en témoignent ses nombreuses représentations au cinéma, par exemple[1]Rien que pour cette année, on peut citer les films Un métier sérieux, Amal ou La salle des profs..

À nous les profs, ce lieu nous est central, c’est là que tout commence le matin, là que nous échouons fatigués aux moments des pauses, là aussi que nous avons le sentiment de pouvoir nous exprimer librement, tant il est entendu que nos blagues douteuses, nos râleries ou nos larmes ne sortiront pas de cette sorte d’espace privé, plus ou moins censé nous appartenir, d’autant plus que les écoles, contrairement à d’autres lieux de travail, sont des univers pauvres en espaces de repli, de lieux pour soi.

Un non-lieu ?

Pour autant, la salle des profs est-elle un lieu… important ? A-t-on raison de lui prêter des superpouvoirs dans l’imaginaire collectif ? Je voudrais ici explorer l’hypothèse qu’au contraire, derrière les apparences, la salle des profs est un non lieu. « Ce qui se dit en salle des profs reste dans la salle des profs », entend-on volontiers, mais n’est-ce pas trop souvent le problème ? À force de servir de soupape, de catharsis, la salle des profs est aussi un lieu d’où rien ne sort, en termes d’action concrète sur l’école comme organisation. Une fois que l’on y a déposé ce que l’on avait à y déposer, émotions, anecdotes, problèmes… bien souvent, on en reste là. Partager, ça fait du bien, on est soulagé, on rentre chez soi apaisé et on n’ira pas plus loin.

« Plus ça chauffe en salle des profs, moins les véritables lieux de pouvoir dans l’école sont investis. »

Pourtant, c’est là que tout pourrait démarrer. C’est là que tout ce que nous évoquons comme posant problème, tout ce qui rend notre métier difficile ou qui nous questionne, pourrait être saisi, mis en forme, problématisé en vue d’en faire quelque chose dans les lieux institutionnels où le pouvoir sur le métier se travaille, tels que le conseil d’entreprise (CE) et le comité pour la prévention et la protection au travail (CPPT), par exemple, ou leurs équivalents. Parfois, j’ai l’impression que plus ça chauffe en salle des profs, moins les véritables lieux de pouvoir dans l’école sont investis. Et je suis assez convaincue de l’hypothèse inverse : investir davantage les lieux de pouvoir pourrait rendre aux salles des profs leur fonction de lieu serein de travail et de convivialité.

Construire une culture collective

Mais, pourquoi donc les profs donnent-ils l’impression de préférer pleurer et râler entre eux, au lieu de s’emparer des problèmes pour agir ? Incriminer la fatigue ou l’inertie, c’est un peu court tout de même. Certes, le métier, surtout dans le secondaire, et de plus en plus ces dernières années, manque singulièrement de dimension collective. On dit les profs individualistes par nature, et cet individualisme n’est pas sans rapport avec la dimension très cellulaire du travail : chacun travaille dans sa case fabriquée par la combinaison d’une spécialisation disciplinaire, d’un horaire morcelé, de groupes-classes étanches. Les temps collectifs étant réduits (et l’expérience montre qu’ils le sont, paradoxalement, plus encore maintenant qu’ils sont décrétalement encadrés au service des contrats d’objectifs), une forte autonomie est d’ailleurs une qualité requise pour survivre dans le métier. Par ailleurs, nous tenons à notre liberté pédagogique, elle aussi de plus en plus menacée, et tendons donc à nous replier sur ce qu’il nous reste de marge de manœuvre pour préserver un peu de pouvoir sur notre métier. En face, du côté de l’employeur, l’engagement collectif n’est souvent encouragé que comme soumission aux prescrits (« respecter le ROI ») ou évolution vers la standardisation (« faire des cours communs »). Dans ses autres dimensions, qu’il s’agisse de propositions de changement ou de résolution de problèmes, il nous sera plutôt rappelé que les organes de représentation ne sont que consultatifs, voire qu’« on ne va quand même pas tomber dans l’autogestion ! ». Enfin, on connait des situations où, faute de culture collective, les fonctions de représentation du personnel sont en quelque sorte confisquées par ceux qui les incarnent à des fins individuelles, confirmant ainsi aux yeux des autres que tous ces machins, ça ne sert à rien et ça ne mérite pas d’y investir le peu d’énergie qui nous reste.

Quelle solution à ce triste constat ? Comment construit-on une culture collective avec des gens qui n’y croient pas, ou qui simplement manquent de représentations de ce que ça peut être, faute d’avoir pu le pratiquer ?

Comment, finalement, sortir de la salle des profs ?  

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 Rien que pour cette année, on peut citer les films Un métier sérieux, Amal ou La salle des profs.