Comprendre l’univers : d’abord, la terre est plate

En classe, il fallait colorier, poinçonner, bien sur les lignes, couleur par couleur, point par point. Assez vite, c’étaient des histoires de dépassements : ne pas dépasser, se dépasser et de manière générale, se sentir dépassé.

Le jeune enfant, s’il lui est impossible de saisir les enjeux de ce qui se joue dans son arrivée à l’école, a assez vite conscience qu’il n’en comprend pas la démesure. Parce que les enjeux de la scolarisation de l’enfant sont multiples, paradoxaux parfois, il doit s’expliquer les raisons de sa présence dans cet espace étranger qui entre en lui par tous les pores. Il s’agit de laisser les parents travailler, rencontrer d’autres enfants, apprendre la discipline, l’effort, sociabiliser, se lier d’amitié, aimer, ne pas aimer, douter, savoir, ressentir la fierté, l’échec, se laisser faire, se comparer, faire, défaire, être hors de chez soi.

L’intrusion de l’école par les sens

Le bruit de la lourde porte d’entrée qui se referme dans un bruit mou, l’odeur de la cage d’escalier, la voix de l’institutrice, le gout du crayon, l’odeur des sandales de gym, celle de la soupe au diner chaud, le bruit de la craie, des cris dans la cour et qui résonnent jusque dans les classes, le grand tableau dans le couloir, réalisé avec des graines, l’attente en rangs : descendre dans la cour, remonter au réfectoire. En rangs. Par ordre de taille, avec Jessica derrière moi qui en profite pour tirer sur mon moche cartable quand on monte l’escalier. Le gout de l’eau dans les gobelets en plastique, les bonbons partagés dans la cour, la tartine molle. On arpentait la cour les bras écartés en chantonnant « qui veut jouer avec moi », les volontaires se glissaient sous les épaules les uns des autres, comme en farandole, une fois qu’on était cinq, on pouvait jouer à l’école, dans le bac à sable. Répartition des rôles, prise de pouvoir, séduction, remontrances et solitude crasse de celui qui passait la récré, seul, à chantonner en vain les bras écartés, épouvantail de l’abandon.

Survivre à l’école dans le cœur de l’enfance, c’est se construire un monde signifiant souvent à côté de la plaque.

J’adore avoir des poux. Les doigts de l’infirmière dans mes cheveux retirant un pou et le collant sur l’affiche explicative avec un papier collant transparent. Mon transfert dans l’heure dans le bureau de la directrice. Une chaise moelleuse dans son bureau lumineux, sa voix rauque de fumeuse encourageante et posée. Le calme. Réaliser à mon rythme les stencils de math, suivre les flèches rouges et bleues sans les coups de coude de Jessica, regarder par la fenêtre, sans rappel à la raison : « Muriel, tu rêves ! »

Rêver sans en subir les conséquences

À l’école, le découpage des journées me faisait basculer dans un univers parallèle. Parfois, les choses les plus douces à la maison devenaient soudainement un calvaire : les mélanges de peinture ne donnaient que du brun, l’odeur des repas me dégoutait, la menace des surveillants rendait la digestion impossible comme la sieste sur les matelas en plastique froid de la salle de gym. Les questions posées une fois les histoires racontées les rendaient incompréhensibles. Et à la fin de la journée, le temps libre dans l’espace clos de la cour passé à tourner autour du poteau du préau était interminable. Croiser le regard de ma grande sœur encore toute petite, empathique et impuissante, la solidarité silencieuse des enfants pris dans une machine. Je savais que là, elle ne pourrait rien pour moi.

« Survivre à l’école dans le cœur de l’enfance, c’est se construire un monde signifiant souvent à côté de la plaque. »

Alors je m’accrochais : mini défis, petites victoires, soupapes solitaires conquises au forceps. J’adorais les récrés « miche popote » : leur organisation rigoureuse. Pendant que les uns traversaient la cour de récré la bouche pleine d’eau et la recrachait dans les cavités du muret, les autres ramenaient du sable qu’on mélangeait avec les bâtons de sucette ou les pailles en plastique. Parfois, des surprises : une balade dans le soleil printanier jusqu’au moulin, la naissance des poussins dans la couveuse.

Peut-être pour le voir avant qu’il soit envahi de l’odeur des piqueniques, des hurlements ou pour lutter contre mes rêveries qui faisaient de moi une éternelle retardataire, j’avais décidé un jour, d’arriver la première dans le réfectoire. Postée devant la porte j’attendais sagement, comme une image. « Muriel, tu veux bien tenir la porte ? », m’avait demandé la surveillante. J’avais très bien compris la question et ses effets. Si j’acceptais, j’arriverais en dernier, dans le chaos des boites à tartines. Alors, j’ai répondu « Non. » La surveillante s’est impatientée. Contrairement à ce que l’interrogation laissait supposer, ce n’était pas une question, mais un ordre. Cette contradiction a significativement renforcé ma défiance envers les adultes. Ils disent qu’ils disent ce qu’ils font et ont le pouvoir de faire ce qu’ils disent ne pas faire. Un rapport de force en rouleau compresseur. Je me demande parfois comment j’ai pu devenir prof après ça. En fait, pour arriver au réfectoire en premier, j’aurais dû courir au bon moment, jouer des coudes pour me faufiler, courir dans l’escalier. Ma stratégie d’enfant lente et réservée aurait impliqué la complicité de l’adulte, résolument impossible. Cette fois-là, j’avais tenu la porte en pleurant. Toute l’école était passée devant moi. Ça avait scellé chez moi une vigilance face aux questions des adultes : ne répondre que ce qu’on croit qu’ils ont envie d’entendre. Une décision qui n’eut de cesse de me jouer des tours. Les questions, perdant d’emblée toute signification possible étaient devenues l’attente de la réponse.

Je ne suis jamais arrivée en premier au réfectoire, je suis rarement arrivée en premier nulle part. La lenteur est devenue mon refuge ou l’était déjà. Mais, c’est précisément dans cette mémoire de l’enfance, dans ces souvenirs de l’école où piégée dans la réalité du monde j’en comprenais progressivement la complexité, que je tente de tisser mon travail d’enseignante. Je suis souvent injuste. C’est tellement facile de ne pas comprendre les élèves, de passer à côté de la complexité de leur monde, de s’irriter de leur inattention, de leur lenteur, de stigmatiser le frimeur pour lui rabattre le caquet. Nuire le moins possible, c’est parfois s’excuser, revenir en arrière, et accepter qu’on nuise d’une certaine manière.