Enseignant spécialisé en classe de Segpa[1]En France, les Sections d’enseignement général et professionnel adapté accueillent des collégiens présentant des difficultés scolaires graves et persistantes auxquelles n’ont pu remédier … Continue reading et en Rep+ (Réseau d’éducation prioritaire renforcé), je suis amené à corriger de nombreuses productions d’écrits ou évaluations pour mes élèves orientés en Segpa en mathématiques, histoire-géographie, sciences…
Corriger, c’est sans doute une des activités les moins visibles de notre travail. Pourtant, corriger ne consiste pas seulement à vérifier ce qui est juste ou faux. Dans ma pratique, en histoire-géographie, c’est aussi un moment pédagogique à part entière, une forme de prolongement de l’évaluation où l’élève continue à présenter ce qu’il sait et ce qu’il a compris.
J’ai plusieurs façons de corriger selon les supports et les disciplines. Mais en histoire-géographie, j’ai mis en place une pratique qui me semble intéressante et qui convient à de nombreux élèves. Les évaluations sont faites sur ordinateur, à partir de Quizinière (une ressource du Réseau Canopé[2]Réseau Canopé, opérateur du ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse en charge de la formation tout au long de la vie des enseignants et de la communauté éducative, conçoit et … Continue reading), avec des formats variés : QCM, glisser-déposer, réponses courtes, lecture de vidéos ou d’audios avec réponses libres… Une fois que l’élève a terminé, il vient me voir et nous corrigeons ensemble, côte à côte.
L’élève m’explique ce qu’il a voulu faire, ce qu’il a compris, ce qu’il a essayé d’écrire ou de manipuler dans l’outil. De mon côté, j’interroge ses réponses, j’essaie de comprendre son raisonnement et de saisir les difficultés pédagogiques ou numériques qui lui ont fait obstacle. Il arrive qu’un élève ait une idée juste, mais une formulation maladroite. Il arrive aussi qu’il sache quelque chose sans avoir réussi à le restituer correctement au moment de l’évaluation. Parfois encore, notamment en 6e (secondaire en Belgique), ce n’est pas tant la notion qui pose problème, mais plutôt la maitrise de l’outil informatique.
« Réduire la quantité de corrections n’a pas diminué mon exigence. »
La correction devient donc un échange qui va plus loin que la seule vérification des réponses. On parle des erreurs, mais aussi des savoirs mobilisés, de ce qu’il sait déjà, voire de ce qu’il sait au-delà de ce qui était demandé. Cette correction individualisée me permet donc de m’approcher au plus près de ce que l’élève est réellement capable de restituer dans le cadre de l’évaluation.
En histoire-géographie, mes choix de correction sont clairs. Je donne la priorité au sens des réponses. Je ne prends pas en compte les fautes d’orthographe ou de grammaire, parce qu’ils ne sont pas l’objet de ce que j’évalue ici. Ce que je cherche à mesurer, c’est la compréhension d’une notion, la capacité à identifier un repère, à mobiliser un vocabulaire, à expliquer un fait historique ou géographique.
Ce point me semble important pour des élèves qui rencontrent souvent des difficultés avec l’écrit. Certains savent, mais écrivent difficilement. D’autres comprennent, mais ne parviennent pas à produire une réponse attendue sans aide. D’autres encore ont des difficultés de lecture, de formulation ou d’organisation qui viennent brouiller ce qu’ils savent. La correction accompagnée permet justement de faire émerger ces connaissances qui, autrement, resteraient invisibles ou incomplètes sur la copie.
Cette pratique a aussi une autre fonction : elle transforme la correction en moment d’apprentissage privilégié. Corriger, ici, ce n’est pas seulement revenir sur une erreur. C’est clarifier une notion, reformuler une réponse, expliciter une attente, donner une seconde chance. L’élève peut expliquer son raisonnement, revenir sur ce qu’il a écrit, modifier sa réponse, argumenter. Il peut aussi comprendre pourquoi sa réponse n’était pas exacte, ou pas assez précise. C’est aussi un moment pour moi d’apprendre à reformuler mes attendus ou à trouver d’autres leviers pour lui faire comprendre une notion.
Ce moment permet à l’élève de ne pas subir passivement la correction. Il n’est pas seulement face à une réponse barrée, à une annotation ou à un verdict. Il peut reprendre la main sur ce qu’il a produit. Il peut expliquer, défendre une idée, reconnaitre une erreur, reformuler. Il peut même parfois négocier : faire valoir qu’il avait compris quelque chose, même s’il ne l’a pas bien exprimé. Cela m’oblige aussi à être au clair sur ce que j’attends vraiment et sur ce que je considère comme acquis, partiellement acquis ou non acquis. Parfois, c’est un moment aussi où l’élève révèle mes propres erreurs de formulation ou de maladresse dans la saisie de l’exercice.
L’erreur n’est plus seulement ce qu’il faut corriger : elle devient un point d’appui. Elle permet d’ouvrir un échange, de revenir sur une notion, de comprendre un malentendu.
Je pense aussi que cette pratique peut contribuer, modestement, à réduire certaines inégalités. Les corrections classiques, surtout lorsqu’elles sont uniquement écrites, supposent souvent que l’élève sache relire sa copie, comprendre les annotations, interpréter les attentes de l’enseignant et transformer ce retour en progrès. Or tous les élèves, et plus particulièrement en Segpa, n’ont pas le même rapport à l’écrit, à l’école ni aux codes scolaires. Certains comprennent immédiatement ce qu’il faut reprendre. D’autres non.
La correction dialoguée permet d’expliciter ces attentes. Elle rend visible ce qui, autrement, reste implicite. Elle permet aussi de valoriser ce que l’élève sait déjà, même lorsque cela apparait avec difficulté dans sa production initiale. Elle limite certains malentendus scolaires, notamment chez des élèves qui peuvent vite penser qu’ils ont « tout faux » alors que la situation est plus nuancée. Dans ce cadre, corriger, ce n’est pas seulement évaluer un résultat : c’est aider l’élève à comprendre ce qui est attendu de lui et à identifier ce qu’il sait déjà faire.
Je ne présente pas cette pratique comme une solution parfaite. Elle a des limites très concrètes. D’abord, elle prend du temps.
Pour qu’elle soit utile, il faut compter environ cinq minutes par élève. Cela signifie que je ne peux pas toujours voir tout le monde dans les conditions souhaitées. Et ce sont souvent les élèves qui mettent le plus de temps à terminer leur évaluation qui auraient justement le plus besoin de ce temps. Il m’arrive de garder un élève sur un intercours s’il le souhaite, mais je ne peux pas faire cela avec plusieurs élèves en même temps. J’aimerais perpétuer cette pratique dans toutes les disciplines que j’enseigne, pour l’instant sans succès par manque de temps.
Cette manière de corriger pose donc aussi une question d’organisation. Comment maintenir une correction de qualité tout en tenant compte du temps réel de la classe ? Que font les autres élèves une fois corrigés ? Comment généraliser ce type de pratique sans qu’elle devienne ingérable ? Comment permettre aux élèves de s’approprier encore davantage leurs erreurs, sans que tout repose sur un échange individuel avec l’enseignant ?
Je n’ai pas de réponse précise à ces questions. Mais, je constate que cette pratique modifie le regard que je porte sur la correction. Corriger, c’est aussi un moment pour comprendre comment les élèves pensent, ce qu’ils savent déjà, ce qu’ils ont essayé de faire, leur rapport aux apprentissages, et ce qu’il reste à construire avec eux.
Notes de bas de page
| ↑1 | En France, les Sections d’enseignement général et professionnel adapté accueillent des collégiens présentant des difficultés scolaires graves et persistantes auxquelles n’ont pu remédier les actions de prévention, d’aide et de soutien |
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| ↑2 | Réseau Canopé, opérateur du ministère de l’Éducation nationale et de la Jeunesse en charge de la formation tout au long de la vie des enseignants et de la communauté éducative, conçoit et met en œuvre une offre nationale de formations, en présentiel et à distance. |