De la maison à l’école, en quête d’autonomie

Comme on l’entend souvent au portail des écoles maternelles : « L’école, ça les change ! » Mais sur quels plans et par quels biais ?

Sur le plan relationnel, l’enfant passe du pouvoir sans partage de ses parents à une diversité d’influences à l’école, avec les pairs et avec les adultes. La relation jusqu’alors essentiellement duelle devient plus distante, moins empreinte d’affectivité, davantage tournée vers des activités faisant diversement écho à celles auxquelles il a été initié. Les parents sentent bien qu’ils ne sont plus les seules figures de référence pour leur enfant dès lors que « la maitresse a dit… ».

Sur le plan cognitif, la scolarisation transforme le rapport au monde. Bien que pouvant s’apparenter à ce que certains ont déjà vécu, les activités ont une autre couleur. Il y a élargissement et approfondissement de l’expérience, plus systématiquement réfléchie désormais, à des fins d’apprentissage. L’ensemble des domaines abordés, des activités et des interactions qu’elles produisent servent le développement moteur et langagier, l’ouverture à l’altérité et l’autonomie intellectuelle.

« L’autonomie peut en effet être motrice, langagière, procédurale, intellectuelle ou affective. »

Expansion conjointe des apprentissages et du développement dont les psychologues ont du mal à désintriquer les influences, tant elles interagissent et se fécondent. Ces métamorphoses prennent un nouvel essor avec l’accès à la culture écrite, comme en témoignent les parents : « Il se sent capable de faire plein de choses, tout seul » ; « Elle est plus… raisonnable, fait la grande. Elle réfléchit, essaye de raisonner sa sœur », «Il devient indépendant » ; « Elle prend des positions par rapport à nous, s’affirme, argumente[1]J. Bernardin (1997), Comment les enfants entrent dans la culture écrite, Retz, pp. 132-134.… »

Quel que soit l’apprentissage, le sentiment de maitrise autoalimente l’envie d’explorer davantage ces nouveaux pouvoirs. En matière d’écrit, lorsque les efforts permettent de progresser, la pratique redouble à l’initiative des élèves. Les parents constatent que les apprentis lecteurs sont « fiers de lire des histoires » aux plus jeunes, « veulent lire les livres du grand frère » et parfois « cherchent à la bibliothèque des livres pas vraiment de leur âge… », sans doute pour éprouver leur degré de maitrise, mais aussi pour accéder aux secrets des adultes !

Les potentialités de la culture écrite

Avec la maitrise de l’écrit, il devient possible d’accéder sans intermédiaire à la bibliothèque du monde. La littérature nourrit l’imagination, plonge dans d’autres mondes ou façons de penser et de ressentir. Elle permet des identifications multiples où chacun peut picorer pour nourrir sa sensibilité, s’essayer sans risque et élaborer sa personnalité voire panser ses plaies[2]« L’enfant a besoin de récits », entretien avec B. Cyrulnik, Sciences Humaines, n° 72, 2023.. Permettant de jouer ou rejouer les situations difficiles, les évènements traumatiques et de projeter d’autres histoires de vie, la littérature peut être considérée comme un « laboratoire de l’existence[3]E. Chirouter, « La littérature, un laboratoire de l’existence », Sciences Humaines, n° 354, 2023. ».

De leur côté, les documentaires répondent aux questions que l’on se pose sur le passé et l’ailleurs, les animaux et la diversité des groupes humains, les objets et les techniques, les faits et phénomènes, ouvrant toujours davantage à l’exploration du réel. Stimulée, la curiosité s’étend sans limites. Ainsi que l’observent les parents : « Il est curieux, lit de petites encyclopédies » ; « Il pose des questions sur tout » ; « une très grande curiosité pour la géographie, les connaissances générales, elle passe son temps à regarder l’atlas » ; « Les questions pleuvent » ; « Il écoute la radio, il est curieux de tout, s’intéresse à tous les sujets » ; « Culturellement, c’est incroyable ! L’ouverture totale… »

S’emparer de l’écrit, c’est aussi explorer les pouvoirs de l’écriture, que ce soit pour informer les correspondants, inviter un adulte à intervenir, négocier une visite, rendre compte d’une activité, informer les parents ou le quartier de nos initiatives, composer un poème émouvant, un texte drôle ou un roman policier. C’est dire combien les situations d’écriture à l’école gagnent à être soutenues par un projet qui les légitime et les oriente, exigeant des relectures multiples pour en apprécier la pertinence avant l’envoi aux destinataires.

Dans ce va-et-vient alternant lecture et reprise, s’éprouve et s’exerce en collectif ce que chacun pourra progressivement faire seul. Loin de rester solitaire, l’écriture trouve ses idées, sa régulation et son écho par l’entremise du groupe, en classe comme pour les adultes ayant des comptes à régler avec leur passé[4]Module « Construire ses savoirs », stage « Se professionnaliser vers un nouveau métier », Centre de ressources et de formation, Conseil départemental du Val-de-Marne, sept. 2022-janvier 2023 … Continue reading : « La force du groupe, du travail d’équipe, ça m’a libéré » ; « Réfléchir ensemble, ça crée quelque chose. Hier, tout le monde a écrit un texte ! » ; « Le partage, c’est vraiment très intéressant, très riche » ; « L’approche, la dynamique de groupe, c’était plaisant… ça aide à apprivoiser la langue française. J’ai l’impression que je vais regarder les livres différemment » ; « Ça chamboule nos souvenirs d’école… »

Au-delà de l’expression et de la communication, en tous domaines, l’écriture permet de récapituler les données, classer, mettre en forme, expliquer, résumer, faire des synthèses…

L’écrit, ça fait réfléchir…

Si la lecture ouvre à l’ensemble des connaissances cumulées par les générations passées de façon autonome, l’écriture est — selon les termes de l’anthropologue Jack Goody — une technologie de l’intellect[5]J. Goody,
Pouvoirs et savoirs de l’écrit, 2007.
, un puissant outil pour réfléchir le monde, remettre en question les idées premières, soutenir la réflexion critique, élaborer les savoirs…

Parce que l’écriture n’est jamais simple, oblige à linéariser une pensée qui ne l’est pas, la rumination constructive qu’elle engage permet la ressaisie de l’expérience et des émotions. Mis en mots, le flot des affects peut être régulé, canalisé, sorti de soi, exprimé ; l’expérience peut être mise à distance, réfléchie et servir de leçon. Croisées avec les lectures faisant référence, les notes de travail cumulées puis sélectionnées, mises en relation et articulées alimentent le résumé, la synthèse. La relecture, se passant progressivement d’intermédiaires, apprend à dialoguer intérieurement avec soi-même comme un autre, critique et exigeant[6]J Bernardin, « L’entrée dans l’écrit, enjeu d’acculturation », in P. Devin, C. Passerieux (dir.), Apprendre à lire. Une pratique culturelle en classe, 2021..

Ils manquent d’autonomie ?

Il est fréquent de s’en plaindre à l’école, sans que soit réellement déterminé ce qu’on entend par là. L’autonomie peut en effet être motrice, langagière, procédurale, intellectuelle ou affective. Loin d’être un donné exigible, c’est le résultat d’un processus éducatif long et pluriel, démarré dans la famille, mais dont l’école est aussi
responsable.

De la naissance à la scolarité, pouvoir agir seul et penser par soi-même se construit en interaction avec les autres. De la gestion du matériel au repérage dans les outils scolaires, de l’appropriation des consignes à l’autorégulation de son activité, tout ce qui relève de l’implicite dessert les élèves qui n’y ont pas été précocement préparés. Dès lors qu’un élève exprime par son comportement ou ses demandes un besoin à cet égard, il est nécessaire de faire un arrêt sur image pour en déplier collectivement les faces cachées. Et autant de fois qu’il est nécessaire !

L’accès à la culture écrite est un puissant vecteur d’autonomie. Il devient possible d’accéder à tous les supports nécessitant jusqu’alors des intermédiaires. Quelle que soit son expérience passée, chacun est initié par l’école à un usage immodéré des livres. Outre ceux qui peuvent être supports d’apprentissage, le libre accès au coin lecture permet de s’essayer seul ou avec l’appui des pairs à l’exploration autonome de divers ouvrages, voire de préparer la présentation d’un récit à la classe lors du temps dédié. La fréquentation de la bibliothèque de quartier élargit les possibilités de choix et ouvre à de belles découvertes. Sans compter le moment magique de lecture offerte par l’adulte, élargissant la palette de l’univers sensible, source de transports émotifs et d’identifications enrichissantes.

Particulièrement prisés par les élèves les moins familiers de l’univers lettré, les documentaires sont découverts comme ressources face aux questions et ouvrent à de nouveaux centres d’intérêt. À l’occasion des sorties scolaires, on se découvre capable de lire les panneaux indicateurs et les affiches, de se repérer dans les transports en commun. À la maison, l’étiquette de la boite de conserve devient accessible, confirmant les progrès. La recette ou la liste de courses peuvent être décryptées, témoignant de pouvoirs nouveaux, permettant de passer d’assisté à assistant dans les tâches domestiques.

À l’école, savoir lire les consignes permet d’y revenir pour savoir que faire et dans quelle perspective ; pouvoir consulter seul les outils de référence libère du recours à l’adulte ; se relire exerce le jugement sur ses propres productions. Progressivement, l’élève s’affranchit de la dépendance à l’enseignant.

La pratique de l’écriture — et des multiples relectures qu’elle impose — exerce la réflexivité sur ses propres productions. Faire retour sur sa pensée développe l’intériorité, la conscience de soi. Le sujet singulier s’affirme, se détachant de l’influence parentale : « Il devient indépendant… trop parfois ! » ; « Elle prend des positions par rapport à nous, s’affirme, argumente… »

Enfin, si la maitrise de l’écrit permet le libre accès aux savoirs dans tous les domaines, elle permet aussi de croiser les sources pour en éprouver la fiabilité. Les capacités de recul critique, l’accès à la rationalité sont facilités par l’écrit, qui contribue à la domestication de la pensée sauvage[7]J. Goody, La Raison Graphique. La domestication de la pensée sauvage, 1979.… Sur la scène sociale, exercer le libre arbitre à l’égard des sollicitations marchandes ou des tentatives de manipulations idéologiques est plus que jamais indispensable. 

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 J. Bernardin (1997), Comment les enfants entrent dans la culture écrite, Retz, pp. 132-134.
↑2 « L’enfant a besoin de récits », entretien avec B. Cyrulnik, Sciences Humaines, n° 72, 2023.
↑3 E. Chirouter, « La littérature, un laboratoire de l’existence », Sciences Humaines, n° 354, 2023.
↑4 Module « Construire ses savoirs », stage « Se professionnaliser vers un nouveau métier », Centre de ressources et de formation, Conseil départemental du Val-de-Marne, sept. 2022-janvier 2023 (extraits).
↑5 J. Goody,
Pouvoirs et savoirs de l’écrit, 2007.
↑6 J Bernardin, « L’entrée dans l’écrit, enjeu d’acculturation », in P. Devin, C. Passerieux (dir.), Apprendre à lire. Une pratique culturelle en classe, 2021.
↑7 J. Goody, La Raison Graphique. La domestication de la pensée sauvage, 1979.