De quelle « phobie » l’islam est-il le nom ?

La thématique de l’islamophobie déchaine en France de nombreuses passions, notamment quand il s’agit d’en nier l’existence, de la légitimer ou d’en renverser les effets accusateurs contre celles et ceux qui en sont la cible[1]C’est le cas de Fourest et Venner (2003) qui déclarent : « [l]e terme “islamophobie” a une histoire, qu’il vaut mieux connaitre avant de l’utiliser à la légère. Il a été utilisé en … Continue reading.

Cette thématique est particulièrement sensible dans le monde scolaire, l’école française étant historiquement le fer de lance de la politique républicaine et elle est le lieu privilégié de mise en œuvre de la laïcité à la française. Ce principe de laïcité devient une valeur scolaire dès la fin du XXe siècle avec les lois Ferry et la loi du 28 mars 1882. C’est la première étape du mouvement de laïcisation de l’enseignement primaire public. Ensuite, en 1905, la loi de séparation des Églises et de l’État est proclamée, après de vifs débats. Si cette loi affirme en premier lieu la liberté de conscience dont la liberté religieuse est une composante, les diverses conceptions idéologiques et politiques ne disparaissent pas avec sa promulgation et c’est la question de l’islam, et plus particulièrement de la visibilité de l’islam à l’école, qui vient réactiver les débats dès la fin des années 1980.

Panique immorale

Ces débats politiques autour du principe de laïcité et les évolutions juridiques de ce principe dans le champ scolaire sont symptomatiques d’une « panique morale » islamophobe.
Mais de quoi l’islamophobie est-elle le nom ? Si on se réfère uniquement à l’étymologie du mot, il s’agirait d’une peur de l’islam – une émotion donc, qu’il semble difficile de condamner moralement. En sociologie en revanche, l’islamophobie renvoie à un processus de « racialisation du religieux » en tant que « processus de catégorisation raciale d’un groupe ou d’une pratique jusqu’ici définis en termes religieux, via l’assignation de caractéristiques morales, culturelles et/ou somatiques considérées comme héréditaires et immuables » : c’est un ensemble de représentations pouvant donner lieu à des pratiques d’altérisation, de stigmatisation et d’infériorisation ciblant les personnes musulmanes (ou perçues comme telles) construites comme un groupe racial.

Vingt-neuf écoles à Marseille

Nous prendrons ici très au sérieux l’approche étymologique, pour montrer comment les enseignant·es mobilisent le registre de la peur pour condamner l’islam en France et sa visibilité dans le monde scolaire, et comment ce registre constitue une expression moralement, socialement et politiquement acceptable par ce corps professionnel se revendiquant non raciste, si ce n’est antiraciste.

Une fois la peur mise en scène, un autre registre peut prendre le relai, celui de la défense, qui charrie avec lui la mise en altérité, la stigmatisation et l’exclusion.

Nous nous appuierons pour cela sur des données recueillies dans vingt-neuf écoles de l’éducation prioritaire renforcée de Marseille. Ces données comportent principalement des entretiens semi-directifs ainsi que des observations in situ, dans les salles de classe ou les espaces de circulation et de vie collective et de manière plus marginale des extraits de presse.
Ces écoles sont situées principalement dans les très médiatisés « quartiers Nord » de la ville de Marseille. Ces territoires, dont le taux de pauvreté moyen est de 43%, font partie des plus pauvres de la France métropolitaine. Les écoles qui y sont implantées, couramment qualifiées de « ghettos scolaires ». Leur ségrégation est telle qu’elle a pu être qualifiée d’ « apartheid scolaire » avec l’indice de positionnement social moyen de 68,2[2]L’Indice de Position sociale (IPS) d’un établissement scolaire est un indicateur calculé par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) du ministère de … Continue reading. Elles accueillent presque exclusivement des élèves multiminorisés, c’est-à-dire subissant de concert plusieurs dynamiques de minorisation, à la fois socioéconomique et raciale.

Plus de trois quart des enseignant·es enquêté·es expriment, avec une intensité variable et selon des modalités différentes, une peur ou des craintes en lien avec la présence d’élèves musulman·es dans leurs classes.

Le recentrage politique de la question de la laïcité sur la question de la place de l’islam à l’école se traduit directement dans le monde scolaire. Ainsi, sur les 67 enseignants enquêtés, 59 perçoivent les atteintes à la laïcité comme étant uniquement le fait de familles musulmanes et plus de 75% des enseignant·es enquêté·es craignent de devoir faire face à des atteintes à la laïcité des élèves perçu·es comme musulman·es, atteintes qu’iels ne savent pas toujours comment prendre en charge. Ces atteintes concerneraient le port de signes religieux, dont les enseignant·es ne savent pas toujours prendre en charge. De façon générale, ils tendent à redéfinir la laïcité comme une norme de neutralité et d’invisibilité religieuse s’appliquant non plus aux seuls agents scolaires, mais également aux élèves.

Des chiffres qui craignent

Cette injonction à l’invisibilité religieuse concerne avant tout la religion musulmane et les enseignants regrettent que les élèves ne puissent pas porter leur médaille de baptême alors que « c’est rien une médaille, c’est mignon en plus » (extrait de journal de terrain, Anaïs). Quand il s’agit des élèves perçues comme musulmanes en revanche, l’interdiction des signes religieux est régulièrement appliquée de manière beaucoup plus stricte, comme par Louise, enseignante en école élémentaire, qui déclare faire « la chasse aux bandeaux » et interdire « les capuches et les bonnets quand il fait plus de 10 degrés, parce que là, on sait pourquoi elles les mettent » : cette pratique est justifiée par l’enseignante par la peur de « passer à côté » d’atteintes à la laïcité et donc de faillir à une de ses missions professionnelles.

La crainte des contestations des enseignements est également exprimée par plus de la moitié des enseignant·es enquêté·es, allant jusqu’à conduire certain·es à renoncer à aborder certains aspects du programme comme les Croisades, l’enseignement laïque du fait religieux ou la reproduction, privant ainsi les élèves de ces apprentissages et leur imposant une offre scolaire incomplète et inégalitaire.

Pour d’autres, notamment les enseignantes, c’est la crainte du jugement moral que porteraient sur elles les mères portant le foulard qui est l’objet de la peur. Célia, enseignante en maternelle, déclare ainsi : « je me dis “si on te demande quand même te de voiler et de ne rien montrer c’est que l’inverse c’est pas bien”, on est bien d’accord ? Voilà. Donc je me dis, moi je suis quelqu’un qui est pas forcément bien qui va enseigner à ces enfants donc il y a ce, cet équilibre qui est assez compliqué […] Mais quand même je sais que, je sais que… Heu, et puis même les mamans entre elles, elles vont parler, dire “nanani, nanana, t’as une enseignante qui a peu les tchoutches à l’air” et je me dis : non faudrait pas que ça, en fait, ce côté culturel, donne un ton à l’enseignement. ». La crainte du jugement moral s’articule ainsi à une peur de voir reculer la liberté pédagogique, les enseignements se voyant « donner un ton » par les convictions religieuses des publics de l’école.

Épouvantable épouvantail

L’islam fonctionne ainsi comme un épouvantail dans le monde social et dans le monde scolaire.
Dès l’instant où la peur est admise comme légitime, dès l’instant, donc, où la menace est perçue comme réelle, la condamnation de l’islam – et des musulman·es – devient elle aussi légitime, et elle peut s’exprimer sans encombre.

La crainte des atteintes à la laïcité de certain·es musulman·es engendre une surveillance accrue de tou·tes les élèves perçu·es comme musulman·es, une mise en œuvre discriminatoire de la laïcité et une surdéclaration des atteintes dont iels sont les auteurs·rices. La crainte que certaines mères condamnent moralement certaines tenues vestimentaires des enseignantes justifie la condamnation du port du foulard (par plus des trois-quarts des enseignantes enquêtées) et la stigmatisation des mères qui le portent. De la crainte que des musulman·es éprouvent une certaine hostilité envers la France, certain·es enseignant·es s’autorisent à basculer vers des déclarations plus généralisantes de l’opposition de tou·tes les musulman·es au modèle républicain·es français, comme Frédérique, enseignante en CM2, qui déclare de manière lapidaire « les muslims ils sont là pour niquer la France ». L’expression de la peur devient in fine, un mode de justification de l’expression d’un discours uniformisant, globalisant, stigmatisant excluant : l’expression de la peur, une peur infondée, ne s’appuyant presque jamais sur des expériences vécues par les enseignant·es, permet ainsi l’expression moralement acceptable de la racialisation des publics perçu·es comme musulman·es. Cette peur est, dans le monde scolaire, largement informée et soutenue par les différentes réformes d’application du principe de laïcité, de la loi de 1905 à la « circulaire Attal » interdisant les signes « à destination religieuse » en passant par la loi de 2004 relative aux signes religieux ostentatoires qui ciblait, dans ses premières versions, le port du foulard musulman.

L’islamophobie, notamment dans le monde scolaire n’est ainsi pas le nom d’une peur : c’est le nom d’un racisme ciblant les personnes musulmanes, stigmatisant les élèves et leurs parents, et privant les élèves d’une partie des contenus d’enseignement.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 C’est le cas de Fourest et Venner (2003) qui déclarent : « [l]e terme “islamophobie” a une histoire, qu’il vaut mieux connaitre avant de l’utiliser à la légère. Il a été utilisé en 1979, par les mollahs iraniens qui souhaitaient faire passer les femmes qui refusaient de porter le voile pour de “mauvaises musulmanes” en les accusant d’être “islamophobes”. […] En réalité, loin de désigner un quelconque racisme, le mot islamophobe est clairement pensé pour désigner ceux qui résistent aux intégristes : à commencer par les féministes et les musulmans libéraux. »
Dans une tribune publiée par le journal Libération, l’écrivain Pascal Bruckner (2010) participe à propager cette erreur : « Forgé par des intégristes iraniens à la fin des années 1970 pour contrer les féministes américaines, le terme d’“islamophobie”, calqué sur celui de xénophobie, a pour but de faire de l’islam un objet intouchable sous peine d’être accusé de racisme. »
Pourtant, le terme « islamophobie » ne connait pas son équivalent en arabe ou en persan, les deux langues mobilisant très peu ce type de néologisme : contrairement à ce qui est couramment avancé, ce mot a été forgé en français, et non traduit de l’arabe ou du persan, pendant la conquête coloniale (Hajjat et Mohammed, 2016).
↑2 L’Indice de Position sociale (IPS) d’un établissement scolaire est un indicateur calculé par la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) du ministère de l’Éducation nationale. Il résume les conditions socioéconomiques et culturelles des familles des élèves accueillis dans l’établissement. Il s’agit d’un indice sans dimension compris entre 45 et 185, l’IPS moyen des écoles publiques et privées sous contrat étant de 103.