Fermeture annuelle du 13 au 28 juillet : les commandes seront assurées jusqu'au 12 juillet et dès notre retour. Bonnes vacances !

Dératages

Faire une place à chacun. Donner la parole aux élèves, avec un bâton, pour que ça marche mieux dans la régulation des échanges, comme chez les Amérindiens. Accueillir chacun avec son vécu, ses ressentis.

Où, quand, comment, pourquoi, pour quoi faire place à la parole dans l’école ?

Je me rappelle une phrase lors d’une réunion de préparation pour une formation : « Y’en a marre des profs qui vont fouiller dans les slips de leurs élèves. » Cette phrase provocante a bien résonné chez moi. Car, ça m’énerve aussi ces intrusions violentes qui n’ont l’air de rien, mais qui sont néfastes dans les relations maitres élèves.

Ça ne parlait pas d’un geste, au pied de la lettre, d’une main déplacée mal placée, mais d’une manière de dire comment, en exigeant de savoir, via un temps de parole libre que je qualifierais plutôt de sauvage, avec quoi chacun des élèves (plutôt que de ses, car personne n’appartient à personne…) arrive en classe. Je ne comprends pas pourquoi, pour pouvoir travailler avec eux, il faut savoir comment chacun se sent, avec la bonne intention de se soucier de l’état psychologique de chacun. C’est terriblement intrusif et d’une certaine façon empreint d’un sentiment de toute-puissance. Un mélange de casquettes inquiétant où l’enseignant plonge dans l’individuel au milieu du collectif, puisque chacun est « prié » de se confier devant tout le groupe. Toute la place est donnée au relationnel qui est réduit à l’expression des émotions. Donc sauvage plutôt que libre, car les élèves ne choisissent pas le registre de ce qu’ils disent, ils doivent parler d’eux, de comment ils se sentent. Sommes-nous réductibles à la pyramide des besoins de Maslow ? Que cherche l’enseignant quand il veut savoir avec quoi arrivent ses élèves, des excuses si les apprentissages ne se font pas ? S’il n’arrive pas à se mettre au travail, c’est parce qu’il a fait un cauchemar. Non, mais je rêve…

Des gouttes

Faisons un détour avec une histoire de nombre de gouttes, racontée par Alain Desmarets, directeur d‘école pensionné :

« Nous sommes dans une école fondamentale (primaire et maternelle).

Dans cette école a lieu chaque semaine un Conseil d’école. Ce Conseil rassemble les délégués des sept classes primaires et des quatre classes maternelles, deux délégués par classe.

Il est présidé par le directeur et y assiste également une des surveillantes de la cour de récréation.

« Pour que ce qui se passe dans la vie du groupe dépendant le moins possible d’une seule personne. »

Ce conseil hebdomadaire se réunit chaque fois dans une classe différente. Dans la classe hôte, les tables sont écartées sur le côté et les chaises sont réunies en cercle devant les tables. Les enfants de la classe sont assis sur les tables et, à l’heure voulue, arrivent les délégués qui s’asseyent sur les chaises. »

Ce dernier paragraphe peut paraitre très terre à terre, mais l’organisation du lieu est importante pour tenir conseil. Et ce n’est pas parce qu’il n’y a pas une salle polyvalente dans l’école que c’est impossible d’organiser un conseil d’école hebdomadaire.

Le fait qu’une classe soit hôte, c’est aussi l’occasion de prendre part, en observant, au conseil.

Donc, aux récréations, selon la météo, se pose la question, manteau pas manteau…

« La pluie

Pour les précipitations, ce fut plus compliqué.

Là aussi, un drapeau (orange cette fois) est dressé quand il pleut fort. Cela veut dire qu’il faut aussi un manteau fermé pour jouer dans la cour, en dehors des préaux. Les parapluies sont acceptés, mais ils ne peuvent pas servir d’épée !

Les enfants de la classe de Michel demandent ce que ça veut dire : il pleut fort. Cela change avec chaque surveillant. Parfois le drapeau est mis alors qu’il ne pleut pas fort et parfois il n’est pas mis alors qu’il drache !

La semaine suivante, les surveillantes qui se sont réunies avec les professeurs sont venues avec cette précision.

Pour savoir s’il pleut fort, on place une feuille de papier par terre et on compte le nombre de gouttes sur la feuille tombées en 1 minute.

La limite est fixée à 20 impacts par minute.

Les enfants de la classe de Michel trouvent que ce n’est pas pratique, car quand on met la feuille sur le sol mouillé, on ne voit pas bien où tombent les gouttes.

Les enfants de la classe de Bernadette trouvent qu’on devrait installer un pluviomètre. D’après leurs recherches, c’est un appareil qui mesure la quantité d’eau (en millilitre) qui tombe sur une surface de 1 mètre carré. Il y a des modèles d’appareil qui sont plus petits qu’un mètre carré qui permettent de mesurer la quantité de pluie en train de tomber.

La semaine suivante, les enfants de la classe de Bernadette proposent d’acheter un pluviomètre d’une valeur de 85 euros.

Cette proposition fut acceptée et une demande d’achat fut transmise à la Commune. »

Au slip

Cette histoire de goutte à calculer pour préciser le « Il pleut fort », ça parle de ce qu’on cherche ensemble pour que ce qui se passe dans la vie du groupe dépendant le moins possible d’une seule personne. Ici, celui qui surveille dans la cour. De sortir des confrontations entre les personnes, car qui sera le plus fort pour dire ce que c’est que pleuvoir fort…

Ces instruments de mesure, c’est une manière de prendre la mesure des remarques des élèves et le pluviomètre met de la distance comme un tiers entre celui qui surveille et l’enfant qui a envie de laisser son manteau au crochet. La décision fait loi.

Cette prise en compte des observations sur les techniques de mesure, de la subjectivité du mot « fort », ces allers-retours, ces ajustements, c’est très différent de ce qui se passe actuellement dans certaines écoles où rien de ce qui touche au règlement intérieur, à la tenue vestimentaire, par exemple — et ce n’est pas anodin, car le vêtement est au plus proche de la peau, un sujet qui touche, donc… — n’est parlé avec les élèves, comme si les adultes savaient mieux. Comme si définir la hauteur de la jupe des filles, le type de pantalon des garçons, ça garantissait quelque chose de l’ordre social, du bon gout, de ce qui se fait là par opposition à ailleurs. En creux, un nid pour dévaloriser ce qui ne se fait pas comme à l’école, et plus largement un détour pour ne pas s’attaquer à des débats qui pourraient faire évoluer les rapports de genre ou de classes sociales… qui pourrait faire apprentissage. Faire des mécontentements des objets de travail, des revendications à porter collectivement. Prendre des balles au bond, avec le défi de devoir choisir lesquelles. Différencier les logiques de fonctionnement dans la famille et à l’école, un espace plus grand qui permet de grandir justement en s’extirpant des liens affectifs familiaux.

Paroles qui ne tournent pas rond

Souvent, dans les écoles, on opte pour, avec le titulaire, une heure par semaine, faire un temps de parole : le moment de dire comment on se sent à l’école ou ce serait quoi l’école de tes rêves si tu pouvais changer trois choses… Faire des cercles de parole, alors qu’elle ne circule massivement qu’à sens unique et hiérarchique dans l’institution, c’est se moquer des élèves.

Ne pas leur apprendre à mettre des mots sur leurs émotions lors d’une leçon spécifique si ce qu’on exige la plupart du temps, c’est qu’ils la ferment et qu’ils arrêtent de s’énerver pour rien…