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Des années noires

J’ai toujours été le vilain petit canard. Je savais pas suivre, tout le monde se foutait de ma balle. J’en étais vraiment complexé. Pour ma dernière sixième primaire, comme j’avais déjà doublé, j’ai même plus été en classe.

J’ai toujours été le vilain petit canard. Je savais pas suivre, tout le monde se foutait de ma balle. J’en étais vraiment complexé. Pour ma dernière sixième primaire, comme j’avais déjà doublé, j’ai même plus été en classe.
J’étais dans le bureau du directeur et je m’occupais de la distribution de lait : j’avais la liste, autant de bouteilles dans cette classe… Quand il y avait un avis à faire signer par les profs, c’est moi qui faisais le tour. Un moment, j’ai nettoyé les greniers qui étaient au-dessus de l’habitation de la concierge. C’est la seule année où je me suis amusé à l’école : quand j’ai chipoté, là, dans les greniers… Au moins, j’avais la paix, je devais pas être avec les autres. J’étais bien tranquille. On me foutait la paix. Sinon, l’école, ça a été des années noires.

C’était le directeur qui avait décidé ça pour m’empêcher de me battre. Chaque récré, c’était la même rengaine, on te tire par ici, crac, déchiré. C’est pas possible, ça. On dit toujours : « Faut pas être raciste », mais il leur faut pas grand-chose pour être raciste. Si y’a pas de Marocain, si y’a pas d’étranger, c’est un petit Belge. Moi, j’étais pas rouquin mais je savais pas suivre, alors on me disait : « T’es bête, t’es tchic, t’es tchac… » Ça commence déjà là, le racisme.

Les autres élèves venaient m’ennuyer : « Hèè, tu fais pas ci, tu fais pas ça… ». Quand je me fâchais, je courais à côté du prof, moi, je m’en fichais, on m’avait ennuyé et même si j’étais à côté du prof, je me battais.
Le prof me prenait parfois par les favoris en classe. Une fois, je suis monté sur ma chaise et je lui en ai foutu une aussi. J’dis pas ce que j’ai pris après… Bref, je lui en avais quand même donné une.

Prendre le temps

Le prof, dans le fond, il était pas mauvais, mais il n’avait pas le temps de s’occuper de moi. Les autres, ils devaient passer. La dernière année que j’ai faite là, que j’ai suivi en classe, j’allais faire ma communion, j’avais déjà douze ans, et je ne voulais plus aller au catéchisme. Alors, on m’avait mis en morale. C’est la seule leçon où notre prof ne donnait pas les cours, c’était un autre prof. Et comme moi, j’étais le seul de la classe qui suivait la morale, alors avec lui tout seul, j’ai appris un petit peu.

Je me souviens aussi d’une prof qui partait à la pension et qui a dit : « Je serai triste de ne plus voir mes élèves, sauf… (moi) ». Je suis retourné à la maison en pleurant.

Et à la maison, je dois dire, j’en avais tellement ras-le-bol qu’il y avait intérêt qu’on me foute la paix. Mon père, il a essayé, il m’a envoyé des baffes. J’étais assis et il y avait une petite armoire. Il m’a foutu une baffe et je me suis pris la tête dans la vitrine. Tout était cassé. Moi, si on me tapait, c’est alors que je ne voulais plus rien faire. Au plus on me tapait dessus, au moins j’en voulais.

Après, on m’a dit : « Oui, maintenant, tu dois aller à l’école, faire ta septième. » J’ai dit : « Il me reste plus qu’un an à faire avant d’aller travailler. » « Oui, mais il manque des élèves dans la classe. Tu dois rien faire, du moment que tu es là, c’est bon. » Juste pour avoir le nombre d’élèves. Là-bas non plus, je ne suivais pas, mais il y avait deux, trois cours qui me plaisaient : le bois, le fer et l’électricité. Quand je chipotais à ça, c’était bon. Mais math, écriture, ça c’est l’horreur !

Trouver du travail après, c’est pas évident non plus. Moi, je me présentais quand il ne fallait rien remplir. Un jour, j’étais au chômage et le chômage m’envoie au Heizel, pour la sécurité. Il y avait quatre, cinq feuilles à remplir… J’ai déposé la feuille, j’ai déposé le bic et je suis parti.

Avec mon fils

Plus tard, avec mon fils, j’étais complexé quand il me demandait : « Papa, tu veux pas regarder mon devoir ? » Tout était toujours une bonne excuse pour pas devoir signer ses devoirs ou son bulletin. S’il avait une mauvaise note, qu’il avait un peu chuté, c’est quand même pas moi qui osais l’engueuler… J’avais toujours peur qu’il dise : « Et toi, qu’est-ce que t’as foutu à l’école ? » C’est pas que ça ne m’intéressait pas, mais je ne voulais pas dire au gamin que je ne connaissais rien. Je répondais : « Oh, j’ai pas le temps, je suis pas bien. » Je n’ai jamais signé un devoir, jamais signé son bulletin. Parce que moi, j’écrivais plus mal que lui, qui était en primaire. Et si j’avais mis mon nom comme moi je le mets, on aurait pu dire que c’était lui qui avait signé.

Alors, il disait : « Tu t’intéresses pas à ce que je fais. » Mais si, mais… C’était difficile d’en parler avec lui. J’allais pas dire : « Ton père est un con », hein !