Pélagie Campos, logopède, travaille à la fois dans le primaire et dans le secondaire, situation singulière qui lui a permis d’établir des comparaisons entre ces deux cultures professionnelles. Son regard à certains égards extérieur, une non-prof chez les profs, lui fait formuler des suggestions qui, pour sembler audacieuses, n’en ouvrent pas moins des horizons.
J’ai la chance de pouvoir suivre les élèves dans leur transition d’une école à l’autre. Pour pouvoir recueillir et échanger des informations sur eux, j’organise des réunions qui se déroulent parfois dans la salle des profs.
Je fais en quelque manière office de pont
entre les deux établissements en communiquant à l’équipe du secondaire les informations des élèves que j’ai suivis dans le primaire. Ce partage de renseignements pédagogiques permet de faciliter l’adaptation des élèves et d’ouvrir la réflexion sur un accompagnement personnalisé (poursuite de la prise en charge logopédique par une collègue, remédiation, école des devoirs, etc.).
« La salle des membres du personnel plus communément appelée la salle des profs… »
Commençons par cette appellation : la salle des membres du personnel (MDP). En dépit de ce nom, quatre années d’enseignement m’ont rarement donné l’occasion de voir un membre de la direction, du secrétariat ou des éducateurs manger ou travailler dans cette salle plus communément appelée : salle des profs, et je comprends maintenant pourquoi. Peut-être que cette délimitation de l’espace entre professeurs et direction est pensée pour proposer aux professeur·es un lieu de partage où on se sent en sécurité.
J’entends par là un lieu où les enseignant·es peuvent partager leurs difficultés sans avoir peur d’être jugés par leur hiérarchie.
Cependant, dans mon école primaire, les directions organisent plusieurs fois par an des repas partagés pour pallier cette absence de la direction remarquée et soulevée par les MDP. Une réelle envie de fédérer toute l’équipe éducative est démontrée et appréciée par ses membres. Ces moments permettent, à mon sens, d’accroitre la confiance réciproque.
Dans le secondaire, cette proximité entre MDP et direction est peu visible. Les moments festifs ne proviennent pas de l’initiative de la direction, ils sont planifiés et organisés par le groupe des MDP en charge de cette fonction. L’organisation entre les MDP apparait davantage individualiste et ne poussant pas à la collaboration pédagogique.
Cette césure peut apparaitre comme une volonté de ne pas établir davantage de lien entre les différentes fonctions de l’établissement. En tout cas, cet accord tacite entre les MDP n’a, à ma connaissance, jamais été discuté. Cet espace ne m’a donc pas permis de créer une réelle relation professionnelle avec les éducateurs et éducatrices par exemple. Ces dernier·es sont pourtant une source précieuse d’informations pour avoir une vision systémique des élèves pour les accompagner au mieux dans leurs apprentissages. Les moments d’échange étaient donc limités à des entrevues rapides dans les couloirs et aux conseils de classe. Des moments peuvent bien évidemment être fixés avec eux pour discuter des élèves. Mais ces échanges devraient, selon moi, être portés et aiguillés par la direction. Cette action permettrait de faciliter l’organisation des jeunes professeur·es.
D’après mes observations, la salle des MDP m’est apparue dans les deux écoles comme un lieu de construction du lien social avant même d’être le berceau du partage pédagogique et du travail collaboratif. En effet, cette salle semble être, pour la majorité, une soupape de décompression qui permet à chacun·e de lier des amitiés, de discuter autour d’un bon repas ou de se plaindre des élèves difficiles. Lorsque le gout est au partage d’informations pédagogiques sur les élèves, ces actions sont souvent spontanées, sans rendez-vous préalable. Bien que ce genre de moments soient nécessaires, il m’est difficile d’envisager de travailler tous les jours en salle des MDP. Le bruit et les interruptions non sollicitées ne me permettent en effet pas d’être régulière et efficace dans mon travail de préparation de mes cours de français puisque je suis à la fois logopède et prof de français.
J’évite donc le travail en salle des MDP sur le temps du midi ou alors je m’isole par le biais de mes écouteurs pour limiter les échanges. En outre, je préfère organiser des réunions dans un espace calme, laissant le temps de détailler la situation de l’élève et d’avoir un moment suffisant pour réfléchir au mieux à son accompagnement. Les échanges entre deux portes conduisent souvent à des moments qui me mettent mal à l’aise. Ainsi, j’ai été prise à partie plusieurs fois, malgré moi, devant toute la classe. Certain·es enseignant·es peuvent faire un état des lieux des difficultés des élèves que je viens chercher en classe lors de mon travail logopédique. Les autres élèves sont témoins de la discussion, l’élève en question peut se sentir catégorisé. Cette pratique me semble être à l’opposé du renforcement positif que j’effectue avec les apprenants et donc contreproductif à ma pratique.
J’ai choisi d’adopter une attitude distante face aux liens sociaux : cela me permet de créer des liens professionnels dirigés exclusivement vers les apprenants. Je ne peux néanmoins pas nier que mon lieu de travail m’ait permis de nouer de très belles amitiés qui dépassent les murs de l’école. Mais en règle générale, mon travail est organisé de manière à délimiter des moments et des lieux de travail collaboratifs. C’est pour cela que je vais favoriser mon local ou la salle de classe des professeur·es lorsqu’elle est vide pour les rendez-vous.
L’étonnante et dernière similitude que j’ai pu relever dans les salles des MDP est l’absence de professeur·es après la fin des cours. La préparation des réunions et celles-ci ne semblent pas pouvoir s’envisager après la sonnerie de fin de journée, du moins pas dans cette salle. La journée de travail se poursuit dans le foyer, ce qui brouille les frontières entre vie professionnelle et vie personnelle. Cette réalité semble être celle de la majorité des professeur·es. Personnellement, pour mon épanouissement, ces frontières sont clairement définies. C’est pour cela que je profite de l’inoccupation de la salle des MDP après la dernière sonnerie pour préparer mes cours et ne quasiment jamais ramener de travail à la maison.
Pour résoudre les problématiques précédemment soulevées et réaliser mes attentes d’une salle des MDP idéale, je souhaiterais que les établissements puissent proposer quatre salles différentes.
La salle principale serait quasi identique à celle déjà existante dans chaque école. Seraient ajoutés des jeux de société pour permettre à l’équipe de consolider les liens.
Le second local serait destiné à un lieu de travail silencieux où seraient mis à disposition des ordinateurs, des imprimantes, différentes assises pour travailler dans multiples positions ergonomiques (assise sur des sièges confortables, assise avec des pédaliers, assise sur un ballon, debout sur des mange-debout…).
La troisième salle proposerait un endroit calme, avec des lumières tamisées, de la musique douce, des chaises longues et des lits pour pouvoir se reposer et optimiser la productivité des enseignant·es.
Le dernier dispositif serait un local de réunion pour les concertations et le travail en équipe.
Je suis consciente que certains obstacles financiers s’opposent à un tel projet. Néanmoins, selon moi, de telles installations judicieusement choisies permettraient de fournir à chaque enseignant·e. un cadre rassurant, propice à son épanouissement professionnel comme à l’amélioration du travail.