Des scolarités abimées

Régis Félix (coord.), Apprendre des scolarités abimées, Le Bord de l’Eau, éd. Quart Monde, 2024.

Ce livre s’appuie sur des témoignages de personnes issues de la grande pauvreté relatant leur parcours scolaire, mais refusant de parler « sur » ce qu’elles ont vécu ou à leur place, il s’emploie à parler avec elles. Fidèles au dispositif de croisement des savoirs cher à ATD Quart-Monde, enquêteurs et enquêtés construisent ensemble une réflexion et une analyse sur ces parcours. En résulte un ouvrage aussi émouvant que pertinent, à mettre entre toutes les mains d’enseignants, d’autant plus qu’il se lit avec fluidité et évite tout discours jargonnant ou moralisateur.

La première partie présente douze témoignages de parcours scolaires marqués par l’impossibilité d’apprendre, et soulevant à eux seuls la question de cette école qui n’est « pas faite pour les pauvres », comme le titrait un autre excellent ouvrage récent. On peut les lire tous d’emblée ou se limiter à quelques-uns et y revenir par la suite. Intitulée « Comprendre », une deuxième partie revient sur ces témoignages pour analyser le lien entre école et grande pauvreté, plus spécifiquement les dimensions de la maltraitance institutionnelle systémique de l’école, et la dépossession du pouvoir d’agir des acteurs liés aux dimensions cachées de la pauvreté à l’école. La mise en lumière de ces aspects n’est pas qu’une dénonciation ; elle nous permet aussi de voir sur quoi nous pourrions agir pour faire changer les choses. Sont ainsi soulignés, entre autres, le manque de formation sociologique des enseignant·es, le peu de place accordée à une réflexion sur l’éthique du métier, ou plus globalement, la question de quelle école nous voulons pour quelle société. S’ébauche ainsi le portrait d’une école qui « réfléchirait à la manière d’exercer le pouvoir qui lui a été confié » par la société. Enfin, la troisième partie, « Se mettre ensemble », rend compte d’un travail en ateliers guidés par le principe d’éviter autant que possible la domination pour faire entendre sans la travestir la voix des plus pauvres. Il y est ainsi question d’une école qui se protège de l’accélération incessante de la société, qui donne du gout et du sens aux apprentissages, où les professeurs allient bienveillance et exigence, construction du collectif et attention aux individus… Loin d’être des formules creuses, ces objectifs prennent tout leur sens grâce aux témoignages qui ont précédé.

En conclusion, il apparait que ce qui rendra l’école meilleure n’est pas nécessairement d’avoir plus de moyens, mais prioritairement une éthique réfléchie du métier, où, notamment, le principe d’éducabilité ne souffre aucune exception.