Différends

Cette année je voulais réfléchir aux conflits et faire quelque chose d’un peu mieux avec ça. Tous les jours dans la classe de « différenciée » (douze-quatorze ans), il y a deux ou trois conflits entre élèves — souvent les mêmes élèves. J’ai lu un livre qui s’appelle Faire justice. L’autrice dit que, dans un collectif, on devrait voir chaque conflit comme une occasion à saisir.

Une opportunité à saisir pour améliorer le collectif (et aussi pour améliorer des personnes, parfois). Ce livre, c’est sur la justice transformatrice. Je m’étais justement dit ça au début de cette année. Je m’imaginais sauter sur le moindre conflit avec joie et confiance, et en tirer de grandes discussions en Conseil, des moments d’épiphanie collective dont tout le monde ressortirait grandi, apaisé, transformé.

« Je m’imaginais sauter sur le moindre conflit avec joie et confiance, et en tirer de grandes discussions en Conseil. »

Les règles qui nous regardent

À un moment vers le début de l’année, on avait réglé un conflit entre Abdel, Laila et Erina en Conseil, on avait abouti à une règle de la classe qui est maintenant affichée et qui dit : « On ne fait pas de commentaires sur le physique ou les vêtements des autres. » Cette discussion avait pris beaucoup de temps, durant deux Conseils consécutifs, mais je l’avais trouvée intéressante. J’avais l’impression qu’Abdel et Ismaël avaient compris quelque chose (un commentaire peut être gênant même s’il est positif), tout en se sentant écoutés. Ça semblait avoir du sens d’établir une règle de vie commune et de l’afficher. Plusieurs élèves avaient participé à la formulation de la règle.

Pendant tout un temps, c’était la seule règle du panneau. Elle me regardait solitaire et accusatrice et me disait : « Qu’est-ce que ce simulacre de pédagogie institutionnelle ? À quoi sert une règle si personne ne l’invoque jamais et si personne ne pense à en inventer d’autres ? »

Après, deux autres règles se sont ajoutées au sujet des moqueries (bien sûr, c’est moi qui avais insisté pour qu’on établisse des règles). Et, deux fois, nous sommes revenu·es (à mon initiative) sur la règle des « commentaires sur le physique et les vêtements ». Dans les deux cas, c’était Ethan qui faisait des commentaires sur les vêtements de Laila.

Ethan a fait un dessin pour le journal. Il a voulu dessiner et expliquer le Conseil. En bonne place sur le dessin, un panneau intitulé « La loi de la classe ». Il y est écrit : « On respecte les autres » et « On parle quand on a la parole ». Des bonshommes-bâtons, représentant les élèves, sont en cercle autour d’un tableau où est écrit « ODJ » puis « Température du groupe ». À côté, flottant dans les airs, Ethan a aussi écrit : « 1 gêneur ».

Les conflits en attendant, ça n’arrêtait pas. J’ai voulu reproduire encore une fois l’expérience « on crée une règle ». Mehdi au Conseil s’était inscrit aux « critiques et félicitations » et avait dit « Ethan me menace, il me dit : “tu vas voir dehors”. » Sans beaucoup d’assurance, mais sans autre idée, j’avais dit « on va en parler en dehors du Conseil, à trois, puis on reviendra au Conseil pour voir ce qu’on peut faire tous ensemble par rapport à ça. Je m’inspirais de la méthode de résolution de conflits décrite dans le livre Faire justice. Quelques jours plus tard, j’ai rassemblé les deux élèves dans la cour pour une petite discussion (c’était un moment volé, avant la sortie de cours ou la fin de la récré, je ne sais plus). Ethan a reconnu les faits et a dit qu’il ne le ferait plus. Le soufflé de la dispute était retombé, en fait à ce moment-là, Ethan et Mehdi étaient à nouveau copains et il n’y avait plus vraiment d’enjeu.

Tu m’affiches donc j’existe

Il s’est passé tout un mois, à cause de congés et d’une longue absence d’Ethan, avant que j’aie l’occasion de revenir au Conseil avec ce sujet. J’ai mis « menaces » à l’ordre du jour. Quand vient le moment, je dis : « C’était il y a hyper longtemps, mais je vous avais dit qu’on en reparlerait », je rappelle les faits, je demande aux élèves s’ils ont une idée de ce qu’on pourrait faire pour que ça n’arrive plus. Silence et regards fuyants des élèves, un élève propose que « Ethan et Mehdi se parlent plus, voilà ». Je dis que cela ne semble pas possible pour eux puisque souvent, ils ont envie de s’amuser ensemble. Pas d’autre idée ne vient. J’insiste lourdement — je ne sais pas quoi faire d’autre. Un élève lassé par ce moment qui dure finit par dire « Ben la règle, c’est qu’il faut se respecter, c’est tout ». Je dis que ce n’est pas assez précis et je les embête comme ça jusqu’à ce que quelqu’un dise « il faut pas se menacer ». Ethan dit « ça sert à rien d’écrire ça, de toute façon personne regarde ce panneau ». L’éducatrice qui participe au Conseil lui dit « peut-être que si c’est écrit là, tu le verras tous les jours alors tu feras plus attention ».

Après le Conseil, Abdel qui avait accepté de faire le secrétariat en bougonnant se retrouve sur mon insistance à écrire cette nouvelle règle sur le panneau. À l’heure suivante, Ethan me dit « regardez ce qu’il a fait Abdel ». On rigole ensemble en regardant le panneau : Abdel a écrit en lettres géantes (et malgré tout difficiles à déchiffrer), occupant une grande partie de l’affiche : « Ici, on ne menace pas. » A-t-il écrit grand pour que ce soit visible ou pour que l’affiche soit pleine et qu’on arrête avec ces règles ?

Je note en tout cas que Ethan, lui, a pensé à regarder le panneau en revenant de récréation, que ce panneau semble important pour lui.

Je vous sauverai

En fait chaque jour Ethan, Mehdi, Abdel et Ismaël concoctent entre eux un cocktail de camaraderie, de jeux, de vacheries, d’insultes, de bouderies. Un jour, un ami qui n’est pas prof, ancien enfant bagarreur, m’a dit au sujet des bagarres entre élèves : « Mais, laisse-les faire, si c’est ça qui les amuse, si c’est leur style ! » Ça me semblait problématique comme posture, ne plus se préoccuper des bagarres, mais ça m’avait un peu soulagé de me dire que cette option-là existait, que je n’étais pas obligée d’intervenir partout (Intervenir partout, tout contrôler, tout résoudre. Délire de toute-puissance de prof).

Bref, je me demande si je dois accepter d’intervenir à chaque fois qu’un de ces quatre garçons vient me voir pour se plaindre de l’un des autres. Faut-il un traitement collectif et public de tous les conflits ? Parfois, c’est pire que bien… Ces quatre-là saturent le Conseil avec leurs conflits. Dans ces moments-là, je me retrouve à obliger l’ensemble de la classe à s’occuper d’eux, les autres élèves sont lassés, tout cela rend le Conseil peu intéressant pour eux.

Dans les écrits pédagogiques dédiés à ce dispositif, le risque de voir le Conseil submergé par une grande quantité de problèmes relationnels par ailleurs mineurs pour certains d’entre eux est souvent abordé. Pochet et Oury (1979) proposent l’expression « Tas de sable » pour les désigner, celle-ci pouvant être utilisée par le président de séance pour signifier que le problème soulevé par un élève est insignifiant et par conséquent, retiré de l’OdJ. Un peu plus tard Jasmin (1994) introduira la technique du message clair comme moyen de traiter en dehors du Conseil ces problèmes relationnels jugés mineurs et perçus comme un frein au bon déroulement d’une séance. Pour autant, l’introduction de ces artéfacts pédagogiques, à condition qu’ils soient identifiés par les enseignants, garantit-elle un traitement satisfaisant des problèmes rapportés par les élèves ? (Extrait de L’enseignant face aux désordres dans la classe, Rémi Bonasio, Bruno Fondeville et Gwenaël Lefeuvre).

J’ai l’idée d’établir avec cette bande de garçons un code, un système de hiérarchie entre « problème qu’on est capables de résoudre entre nous » et « problème pour lequel on a besoin de l’aide de la classe ».

Vient interférer aussi dans cette affaire-là le sens politique que je donne à l’idée de faire justice collectivement. Si on arrive à faire ça, on sera plus forts ensemble face à nos ennemis politiques et on pourra espérer un jour se passer de la justice punitive et de la police. « Faire justice », c’est tenter de s’améliorer collectivement. C’est dire que la justice nous importe. Il y a un effort d’honnêteté à faire. Cet effort s’oppose à l’arbitraire et à la toute-puissance du prof, mais aussi à un système judiciaire punitif qui met en scène désir de vengeance (des victimes) et mensonges (des auteurs) qui n’encourage ni le regard réflexif sur soi ni la réelle prise en compte des souffrances des victimes[1]Voir Geoffroy de Lagasnerie sur l’abolitionnisme et le principe de répression et le livre Faire justice d’Elsa Deck Marsault..

Mais, les élèves, eux, qu’est-ce qu’ils y mettent comme sens ? Il faudrait que je leur en parle, tiens.  

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 Voir Geoffroy de Lagasnerie sur l’abolitionnisme et le principe de répression et le livre Faire justice d’Elsa Deck Marsault.