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Du côté de chez un directeur

Comme directeur, comment appréhender la place des émotions à l’école, avec les élèves, avec l’équipe et avec soi-même…

Au fil du temps, personnellement et dans ma carrière professionnelle, j’ai évolué sur la question de la place des émotions. Pour toute une série de raisons liée à mon caractère et à mon histoire familiale, à l’éducation masculine — les hommes ne doivent pas pleurer — je n’étais pas très enclin à exprimer mes émotions. J’étais un peu monsieur Silence. Et, dans l’enseignement, pour moi, il n’y avait pas de place pour ça.

Maintenant, je pense qu’il y a une place à l’école pour arriver à identifier, reconnaitre et accepter les émotions, les exprimer, en faire quelque chose…

En tant que directeur, la meilleure manière de montrer que quelque chose est important, c’est de le pratiquer entre nous.

Quand j’explique quelque chose en équipe, ça m’arrive d’avoir une émotion qui monte. Ça se perçoit dans ma voix. Ça révèle quelque chose. Ne pas vouloir le dissimuler, ça montre que ce n’est pas grave en soi. Il ne faut pas venir me consoler.

1, 2, 3… soleil

Les émotions, c’est un travail qui prend du temps, qui n’est pas encore intégré dans les pratiques. On est peu outillé pour développer cette éducation émotionnelle. Ça fait peur à beaucoup d’adultes parce qu’on n’a pas connu ça comme élève. Mais, on ne peut considérer les élèves que comme des cerveaux et se limiter à développer des savoirs et des règles de vivre ensemble.

Au début de cette école, nous avons voulu instituer des espaces de parole réguliers. Nous nous étions inspirés de dispositifs de Bruno Humbeek où il identifiait cinq émotions principales, on essayait de les exprimer avec des icônes. Ce que nous avions compris, c’est qu’il fallait partir d’une émotion négative, par exemple, quelqu’un qui exprime de la colère, de la peur ou de la tristesse et de s’appuyer sur le groupe pour voir comment faire pour que cette personne ne soit plus en colère, dans la peur ou la tristesse. On était tombé, la première année, dans l’écueil de vouloir transformer les émotions de la personne, en voulant mettre des choses en place pour qu’elle change. Ça prenait beaucoup de temps et ça ne marchait pas bien. Les émotions ne sont pas uniquement liées au contexte scolaire et elles ont une fonction.

Et si le travail sur les émotions est important, il ne faut pas non plus qu’il prenne trop de place. S’il faut sans cesse ménager les émotions et les susceptibilités de chacun, ça peut entraver le travail collectif.

Certains disent : « ce sont des trucs de développement personnel » ou « c’est une volonté de mettre un couvercle sur la marmite pour évacuer des émotions produites par le travail » » pour évacuer cette place à faire. Il y a sans doute un équilibre à trouver entre l’apaisement des conflits et la juste expression du malêtre au travail.

Nous voulions aussi travailler en isomorphisme et pratiquer entre nous ce qu’on voulait avec les élèves et inversement. On a donc utilisé d’autres outils, comme la « météo ». Il y a parfois des réticences ou des prises de distance par rapport à la pratique de cet outil, mais il permet de déposer quelque chose avant de démarrer une réunion ou une formation, c’est aussi un moment pour se connecter au groupe. Ça donne une indication aux autres de l’état dans lequel on est. C’est intéressant d’essayer de comprendre ses émotions, ça permet aussi d’être attentif à celle des autres, à celles qui surgissent dans un groupe.

Les élèves

Quand des élèves doivent passer en conseil de discipline, à la suite de rapports de fait établis par les enseignants, en petit comité, on cherche une sanction réparatrice. Il y a toujours un préalable, l’éducateur fait un travail avec l’élève. S’il y a eu des violences, l’élève est invité à se refaire le « film » et à repenser à l’état dans lequel il se sentait quand il a frappé un autre élève. Et quand un élève se plaint qu’il a été frappé, on lui demande de se rappeler de son visage, qu’est-ce qu’il exprimait comme émotion ? Mettre des mots sur ses émotions et celles des autres peut aider à comprendre ce qui s’est joué. Ça permet de se connecter avec ses émotions en s’en rappelant et aussi à se décentrer. En y repensant, on peut sentir la colère ou avoir les larmes aux yeux pour voir ce qu’on peut faire de ça.

« La meilleure manière de montrer que quelque chose est important, c’est de le pratiquer entre nous. »

Avec les adolescents, les émotions montent parfois très fort et si, un moment comme adulte, tu n’acceptes pas de quitter ce duel, et que tu aboies sur lui ou elle, ça n’aide pas. Quand j’étais prof et qu’un élève quittait la classe en claquant la porte, je n’essayais pas de le rattraper… Peut-être que tu perds la face aux yeux du reste de la classe, mais ce n’est pas sûr. J’ai des élèves qui des années après se souvenaient et me disaient leur reconnaissance de ne pas avoir essayé de les retenir. Si on part, c’est qu’on a besoin de partir. C’est une façon de reconnaitre la colère qui est souvent légitime.

Depuis que je suis directeur, je suis moins confronté à des élèves très énervés, ce sont les profs et les éducateurs qui sont en première ligne. Mais, ça m’est déjà arrivé de dire à un élève, tu t’assieds, au calme, tu écris. Tu essaies de mettre des mots sur ce que tu ressens et sur ce qui s’est passé.

On remarque quand même, dans les conseils de discipline que les élèves s’expriment de mieux en mieux, arrivent à mettre des mots.

Et avec les garçons il y a aussi, de leur part, une écoute. Ça évolue.

Directeur

Au début, ma porte était tout le temps ouverte, mais ce n’est plus possible.

Dans mes missions, il y a la gestion de conflit. Je trouve que ce serait intéressant que toutes les directions soient formées à la communication bienveillante. Moi, ça me donne quelques clés.

Si j’entends qu’il y a eu des éclats de voix à une réunion, que quelqu’un est en pleurs, ça m’arrive de prendre le relai. Mais souvent, dans l’équipe, il y a quelqu’un qui écoute la personne concernée. Je prends parfois ce rôle de médiateur. Je demande alors que les acteurs de la situation écrivent. Le fait de prendre du temps pour penser à la formulation « quand tu m’as dit ça… j’ai ressenti ça… et je demande… » C’est un peu basique, mais quand chacun joue le jeu, ça aide.

Quand des collègues sont en colère, j’essaie d’être attentif, car il y a surement quelque chose derrière. Il ne faut pas essayer de le ou la calmer. J’avais fait une formation en communication non violente et ça m’a beaucoup aidé, il y a vraiment des phrases qui attisent, comme « Ne te mets pas en colère ! Souvent ça révèle des tensions qui étaient déjà là, des choses non dites… C’est pour cela qu’il faut prévoir des espaces pour pouvoir exprimer des émotions. C’est plus sain. Et en même temps, je pense aussi que les problèmes ne se résolvent pas qu’à coup d’espace de parole.

En tant que directeur, je dois gérer une équipe, je peux m’autoriser à dire à un membre de l’équipe que cette colère exprimée est peut-être le signe d’une grosse fatigue. C’est délicat, mais je me suis déjà autorisé à le dire. Quand quelqu’un est toujours à fleur de peau, c’est peut-être qu’il a besoin de repos…

À l’école

Au conseil de l’école avec les délégués des groupes d’élèves et quelques représentants de l’équipe éducative, on fait une météo classique ou avec des variantes, du style quel type de super héros, quel personnage… C’est un moment pour se reconnecter et ça a un côté poétique. Parfois, les élèves se moquent du rituel parce qu’il est mal utilisé… Ça fait partie des choses à améliorer dans le cadre du plan de pilotage : les rituels, les conseils.

Quand j’étais prof, j’ai progressivement amélioré les débuts et les fins de cours. Ça ne va pas de dire quelque chose alors que la moitié du groupe est déjà debout. Et quand il y a eu du travail en sous-groupes de pouvoir parler de comment ça s’est passé, comment on s’est organisé, et pas seulement de ce qu’on a appris. Je crois que soigner les fins de cours, de réunion, c’est vraiment important.

En faisant une place à l’éducation émotionnelle, on formera des jeunes qui, adultes, dans le monde professionnel, n’évacueront pas leurs émotions. Avec la juste mesure de ne pas tout ramener à soi.

Dans notre école, il y a peu de décisions qui tombent sur la tête de l’équipe. On fait attention au cadre, on discute des choses ensemble. Il y a des lieux pour faire des propositions par rapport à l’organisation de l’école, pour l’équipe et pour les élèves. C’est aussi une manière d’être attentif à chacun.