Le rituel de la lecture fictionnelle en classe peut transmettre l’amour des histoires et le gout de la lecture.
Lorsque j’étais enfant, mon père avait pour habitude de nous lire un chapitre d’un roman pour enfant le soir avant d’aller dormir. Il réunissait mes frères et sœurs dans la même chambre et lisait. La journée, notre fratrie n’était pas forcément unie ou complice ou alors de manière éclatée et mon père était pour moi un homme aussi grand que hors d’atteinte. Mais, le soir, tout cela changeait. Nous étions ensemble.
« Depuis la nuit des temps, le conteur a un rôle essentiel dans la société. »
Le gout de se rassembler autour d’une histoire fait appel à quelque chose de très ancien en nous. Depuis la nuit des temps, le conteur a un rôle essentiel dans la société. Il maintenait la transmission orale des récits et était écouté par toutes les classes de la société. Le village, la tribu, le clan ou encore la famille se rassemblait autour de lui pour se faire peur ou se rassurer, pour être interpelé, pour entendre un récit fondateur répondant à des questions essentielles…
Depuis le début de ma carrière d’institutrice primaire, j’ai l’habitude de lire un chapitre de roman à mes élèves le matin, à leur arrivée. Gratuitement, qu’ils aient six ou douze ans. Pas de questions sur la compréhension, pas de dictées. J’y prends du plaisir. Le plaisir de voir les élèves écouter. Je vois le visage de certains exprimer les émotions, il y en a même toujours un pour faire de petits gestes mimant les actions. Je les emmène avec moi détecter et chasser les sorcières de Roald Dahl, vivre de premiers émois avec U de Solotareff, s’émouvoir à la solitude du Charles de Cousseau et Turin et triompher ensuite avec lui.
Je choisis toujours un livre que j’aime. Il m’est arrivé de lire un livre proposé par une collègue ou une histoire qui pourrait leur plaire, mais je vois bien que lorsque je n’aime pas le livre, l’émotion en classe n’est pas la même.
Il peut arriver que les élèves n’accrochent pas à un livre. Dans ce cas-là, avec l’accord des élèves, j’interromps la lecture et choisis un autre livre pour le lendemain. Nous discutons alors des raisons qui font que nous n’apprécions pas le livre. Interrompre une lecture est un des droits du lecteur développés par Daniel Pennac. Je m’autorise même parfois le droit de sauter des passages descriptifs trop longs afin de maintenir un certain rythme ou celui de relire un passage que les élèves ont apprécié parce qu’il était drôle ou sur lequel j’ai envie d’attirer l’attention, car il y a un double sens ou une certaine poésie. Mon but est de montrer que la lecture n’est pas un processus rigide, que l’on peut lire comme on est et comme on veut. Je crois qu’il sera plus simple pour les élèves de pratiquer la lecture utile s’ils ont appris que la lecture peut être plaisir et le principe que la lecture est un processus souple dont on peut adapter le contenu, contenu auquel on peut s’adapter en retour.
Habituellement, la lecture à voix haute se pratique en maternelle et se poursuit en première et deuxième primaire, car l’enfant ne sait pas lire. Beaucoup considèrent que lorsque l’apprentissage de la lecture est fait, il n’est plus nécessaire de recourir à ce rituel. J’ai expérimenté la lecture à voix haute en 3e, 4e, 5e et 6e primaires. Que les enfants aient 8 ou 12 ans, la magie opère toujours. Le but de cette lecture n’est pas d’apprendre un récit, mais de partager une expérience.
Un premier élément d’une lecture réussie est d’interrompre sa lecture à un moment de suspense. Certains élèves protestent ; d’autres, je pense, aiment à être tenus en haleine. À plusieurs reprises, j’ai vu des élèves emprunter le roman en cours de lecture à la bibliothèque pour pouvoir suivre avec moi. On pourrait penser que ces enfants-là liraient les chapitres en avance. Eh bien non, ils ne veulent pas aller plus vite et rompre le suspense. Ils se contentent de suivre la lecture et de relire les chapitres écoutés.
Un second élément est de faire vivre cette lecture : de prendre des intonations, d’accélérer ou de ralentir le rythme au gré de l’histoire, de changer de voix pour chaque personnage. Il faut bien faire attention alors de ne pas s’emmêler dans les voix, car l’auditoire, lui, saura vous rappeler que vous vous fourvoyez. Quel bonheur de lire l’extrait de Sacrées Sorcières de Roald Dahl où il suggère que même votre institutrice peut être une sorcière, celle qui vous lit le passage de ce roman à l’instant et qui sourit surement comme si c’était ridicule. Chaque fois que j’ai lu ce passage, il s’en est suivi plusieurs jours où certains élèves me scrutaient. Pour jouer, surement, mais peut-être pas tellement. Ils me faisaient remarquer le port de mes gants en hiver, mettaient en doute que mes cheveux soient vrais ou encore observaient la forme de mes chaussures.
J’ai constaté de moi-même que certains enfants commençaient à lire. Certains parents sont venus me trouver pour me dire leur bonheur que cette habitude soit observée à la maison.
Un troisième élément est de créer un climat propice à la lecture. Si vous disposez d’un coin rassemblement, vous pouvez évidemment en tirer parti. Il faudra de toute façon vous assurer que votre tête soit au-dessus de celles des élèves et de vous rendre proche. Par exemple, ne lisez pas assis derrière votre bureau, cela casserait le contact. Assurez-vous aussi durant la lecture de lever le visage de votre livre et d’établir un contact visuel avec vos élèves et même de temps en temps avec l’un ou l’autre en particulier.
Un dernier élément à prendre en compte est de poser des questions avant et après la lecture, non pas pour vérifier la compréhension, mais pour susciter le questionnement et l’intérêt. Avant la lecture, on peut par exemple demander « Où avions-nous laissé notre héros hier ? Dans quelle situation ? » ou encore « Ce titre me fait penser à une autre histoire que nous avions lue. Pas vous ? » ou encore « Que va-t-il se passer dans cet album/ce chapitre ? ». Après la lecture, on suscitera des réactions avec des questions du type « Comment aurais-tu réagi dans cette situation ? », « Comment le héros va-t-il réagir ? Que va-t-il se passer ? », « Quel est votre personnage préféré ? Pourquoi ? ».
L’amour de la lecture peut être, à mon sens, une affaire de transmission. On n’apprend pas à aimer lire en disant que c’est important de lire ni même en argumentant cette affirmation. On n’apprend pas à aimer lire en instituant un quart d’heure de lecture en classe. Je pense que l’on n’apprend même pas à aimer lire en lisant des histoires aux enfants. Ce qui est important, c’est ce qui a derrière le rituel. Le rituel ne suffit pas, il faut lui donner du sens en vivant le moment. On apprend à aimer lire en aimant lire et en partageant cet amour. Malheureusement, cela ne marche pas tout de suite. L’apprentissage, faut-il le répéter, est un processus qui prend du temps. Bien sûr, cela ne marchera pas pour tous. J’espère du moins que cela laissera des traces.
Une étude[1]Moss et Hendershot, Worthy, 2002. a demandé à des élèves quelles situations ils jugent stimulantes pour la lecture. Ceux-ci ont cité en premier l’enseignant qui fait la lecture.
La lecture à voix haute par l’enseignant en classe joue un rôle dans la création d’un lien collectif parmi les élèves. Lorsque l’enseignant lit le roman, il instaure un moment de partage où toute la classe est unie autour de la même histoire, des mêmes personnages et des mêmes émotions. Cette pratique, bien plus qu’une simple lecture devient un rituel de cohésion et de partage d’expérience.
Ce moment de lecture crée un espace où les élèves consciemment ou inconsciemment partagent une expérience commune. Les émotions suscitées par l’histoire (la joie, la peur, l’excitation, la tristesse) sont ressenties ensemble, ce qui permet de créer un lien spécifique entre les enfants. Chaque élève bien que vivant l’histoire de manière personnelle fait partie d’un groupe qui traverse les mêmes aventures. Cela est sans doute possible, car il n’y a que les mots du récit qui rassemblent, pas les mots des individus. Cela crée une dynamique de groupe, difficile à reproduire autrement. L’enseignant est inclus dans ce processus. Il n’est plus celui qui sait, il est celui qui fait vivre.
Au-delà du plaisir de la lecture, le récit permet beaucoup de bénéfices. Il permet à l’individu de se construire en l’amenant à se poser, de s’identifier, de se projeter, de symboliser son expérience, de lui donner un sens. Écouter un proche lire permettrait la sécrétion et la libération d’ocytocine, ce qui a pour effet de détendre et de développer la mémoire.
Selon certains spécialistes, l’écoute de récit aiderait au développement de l’imagination et du langage, enrichirait le vocabulaire et améliorerait l’attention et la concentration. La lecture et l’écriture s’appuient mutuellement, mais la lecture seule n’est pas suffisante à l’acquisition d’un meilleur vocabulaire.
Bien sûr, il n’y a pas de formule magique pour garantir que tous les enfants deviendront des lecteurs passionnés. Certains pourront ne pas accrocher, et c’est normal. Cependant, en créant des moments significatifs et en montrant que la lecture peut être flexible, personnelle et joyeuse, nous leur offrons une chance précieuse de découvrir par eux-mêmes la magie des mots. En fin de compte, ce sont ces expériences partagées et ce lien émotionnel qui peuvent éveiller chez eux un véritable gout pour la lecture.
Notes de bas de page
| ↑1 | Moss et Hendershot, Worthy, 2002. |
|---|