Éclater les rangs

Je ne suis pas si grand, mais avec mon mètre quatre-vingts et ma pointure 45, j’ai l’impression d’être un géant dans ma classe. Dans le débat sur la taille des classes, la mienne est trop petite. Et même si on dit que ce n’est pas la taille qui compte, moi j’aimerais bien en avoir une grande.

Dans ma classe, les bancs sont disposés en rangées bien droites. La collègue que je remplace avait choisi cette disposition pour favoriser le travail des élèves. Avec le tableau face à eux, les élèves sont plus attentifs et leur envie de parler avec leur voisin ou voisine est contrôlée. Moi, je remarque qu’ils sont souvent distraits et parlent vigoureusement entre eux. Et, ces rangées m’empêchent de me déplacer librement. L’espace entre les bancs est étroit. Pas possible de me déplacer sans enjamber des mallettes ou de contorsionner mes hanches pour passer. Si je me penche sur le travail d’un élève, c’est mon cul qui cogne le nez de sa voisine. Ça ne va pas, il faut réorganiser l’espace.

« Ça ne va pas, il faut réorganiser l’espace. »

S’approprier l’espace

J’exploite la problématique de la disposition des bancs de la classe pour les initier au Conseil. J’expose mon problème avec la disposition des bancs en rangées et précise qu’on est libre d’inventer ce que sera notre nouvelle disposition. Tout de suite, les voix s’élèvent pour être assis à côté de son ou sa meilleure amie. Ou mieux, en face. Et si on faisait des ilots ? « Moi, je veux absolument être à côté de la sortie. » J’avoue qu’à ce moment-là je commence à m’inquiéter. C’est que je dois garantir une ambiance de travail et je me rends compte que les rangées pour ça, ce n’était pas trop mal. Ou, ça me rassure de penser ça.

Finalement, je cède. Je leur laisse faire leur disposition tant qu’elle me permet de me déplacer aisément. Il aura fallu plusieurs jours et autant d’ajustements pour arriver à une configuration qui convienne à un maximum de personnes. Et, on s’est dit que la disposition des bancs serait toujours mouvante au gré des besoins et des envies. C’est difficile de décrire à quoi elle peut ressembler. Certains bancs sont en L, d’autres forment un carré ou d’autres formes indéfinissables. Des élèves font face au tableau, d’autres lui font dos. Certains sont même encore en rangées, car un groupe de quatre élèves a préféré garder une rangée de bancs en face du tableau pour avoir plus facile à suivre le cours.

Nouveaux champs de vision

La réorganisation de la classe a considérablement modifié le champ de vision des élèves. Fini de juste voir le tableau. Leurs regards peuvent maintenant se porter sur leur copain, leur copine, sur le mur, sur l’extérieur. Tout ça, ce sont de nouveaux horizons à explorer. Ça distrait, mais c’est gai et ça donne envie de travailler. Entre deux travaux, des discussions naissent, des projets s’élaborent ou des conflits se discutent.

Quatre bancs mis côte à côte ont, par exemple, offert un espace libre, parfait pour la création. Je ne sais pas dire à quel moment, mais trois élèves se sont mises à confectionner des masques de dragons. Voir ce que l’autre fait donne des idées terribles. Sur un ilot, j’ai l’impression qu’ils se sont tous mis à copier celui qui écrit des poèmes. Alors que les disputes prennent beaucoup de place dans le groupe classe, les élèves profitent d’être en groupe autour d’un ilot pour discuter des problèmes. Souvent, j’entends que ça discute beaucoup avant de se mettre au travail. Puis, finalement, les conflits se résolvent et le travail continue plus facilement qu’avant. Je remarque aussi qu’ils se mettent à s’entraider dans les exercices.

Occuper les moments d’ennui

Se permettre d’inventer son espace nous a permis de résoudre des problèmes qu’on vivait dans le groupe. Le mien, le manque de place, le leur, l’ennui. Je me rends bien compte que le temps en classe est ponctué de temps morts où on ne fait rien. Soit parce qu’il faut attendre que les autres finissent, soit parce que l’exercice n’est pas si intéressant, soit parce qu’il est trop compliqué et que l’élève dois attendre que Monsieur soit libre, soit parce que d’autres problèmes m’empêchent de me lancer dans la tâche.

À quelques semaines du CEB, ça a été stressant de leur donner la possibilité de faire des détours dans leur travail, de s’éloigner du programme non terminé. Je ne pense pas que c’était ce qui était attendu de moi, de la part de la direction, des collègues ou des parents. À leurs yeux, ça doit sans doute s’apparenter à du désordre. Pour ma part, je trouve ça formidable, de temps en temps, qu’une feuille de maths et un masque de dragon ait été construit en même temps. Que le temps de repérer le complément du verbe dans un corpus de phrases, les conflits de la cour de récréation ont été réglés. Bientôt, ils et elles seront en secondaire. Laissons-leur le temps.