C’est le récit d’une école fondamentale en quartier populaire traversée comme bien d’autres par des difficultés structurelles. Une école que plusieurs membres de CGé ont accompagnée durant un an dans l’analyse des problèmes rencontrés
et dans la recherche commune de pistes d’actions.
À l’école, il n’y a que des Arabes, mais ça, faut pas le dire », « On est une école poubelle et de punis », « Quand on voit le temps, l’attention que l’on donne à certains enfants, et la reconnaissance qu’on a des parents…, c’est frustrant », « Ma fille se fait frapper et vous ne faites rien ! »
Parce que les problèmes portaient en particulier sur les liens aux familles d’élèves, ce sont eux qui ont constitué l’objet de notre partenariat. Le départ d’une recherche-action qui fera d’abord rédiger des récits de situations insatisfaisantes à chaque enseignant et parent de l’école mobilisé, jusqu’à aboutir à la réunion dans des chantiers de production de l’ensemble de l’équipe, de parents, d’agents CPMS, d’animateurs associatifs, d’interprètes et du pouvoir organisateur. Si la recherche est longuement décrite ici[1]« Faire face aux difficultés – Récit d’école en quartier populaire », étude coordonnée par Thomas Michiels, 2022. miniurl.be/r-5ztl, voici ici les pistes les plus porteuses.
Un apport évident de notre recherche a été d’observer combien l’arrivée des parents dans les temps d’échanges avec les enseignant·es a changé la donne : il a permis de sortir de certains fantasmes et de malentendus, de croiser les points de vue, de partager ses difficultés et ses besoins, de s’accorder ensemble sur ce qu’il convient de faire pour améliorer la vie de l’école.
Des craintes pourtant il y en avait : « Si je me lance, est-ce qu’il n’y aura pas de répercussions ? Est-ce que l’institutrice ou la direction ne pointera pas mon enfant du doigt ? »
Pourvu que le cadre d’échanges soit un minimum soigné et respectueux de chacun, l’implication des parents dans le processus de recherche et d’action est d’après nous incontournable. Ça permet d’agir plus efficacement en faveur d’actions portées par les deux parties, ça noue ou renoue une confiance préalable à toute mobilisation.
Beaucoup d’enseignant·es ignorent l’ampleur de la distance qui sépare certaines familles de l’école. C’est le courrier recommandé de l’école qui effraie, la convocation stressante de « Monsieur le directeur », c’est le discours « froid » de cette instit, c’est la technicité des échanges à ce conseil qui me fait me sentir « bête », etc. Cet écart de culture est source de malentendus nombreux, de vexations, de prise de distance, d’incidents, etc.
Les écoles qui s’en sortent le mieux dans leurs rapports aux familles d’élèves sont aussi celles qui parviennent à résorber en partie cette distance. Elles s’efforcent de soigner l’accueil des parents et de leurs paroles, d’être très explicites sur leurs attentes vis-à-vis des jeunes et de leurs parents, de multiplier les formats et occasions de communication… C’est cet appel à des interprètes pour faciliter la venue de parents qui maitrisent mal le français (voir plus bas). C’est ce conseil de participation qui prend le temps de contextualiser les points à l’ordre du jour. C’est ce « live » en vidéo qui montre la direction présenter l’école, les activités scolaires, ce que font et apprennent les élèves dans cette classe. Ce sont enfin ces fonctions de parents relais imaginées dans notre école partenaire : ces parents qui aident à faciliter les échanges avec les nouveaux parents de l’école, en intervenant par exemple lors des temps d’accueil en début d’années.
Il y a bien sûr les évènements qui rythment l’année comme l’inscription, l’accueil début d’année, le spectacle de fin d’année, les réunions de parents ; sans compter l’association de parents et l’implication de leurs délégués au Conseil de participation. Ces espaces sont à la fois précieux pour transmettre des infos essentielles, régler certains enjeux ou favoriser un minimum de convivialité.
En marge de ces temps précis, notre recherche a surtout montré la difficulté pour les parents et les enseignant·es à interpeler au quotidien l’autre partie. C’est ce parent qui « règle » son problème avec une instit dans la cour de récré à la sortie ; c’est ce prof qui « attrape » ce parent au détour d’un couloir. C’est souvent dans la gestion des questions ou problèmes du quotidien qu’il y a des progrès à faire en école, notamment parce que l’outil écrit habituel et central — le journal de classe — ne fonctionne pas (bien).
Un progrès peut être fait ici au profit des parents comme des enseignant·es afin de clarifier trois niveaux : il s’agit de savoir où déposer sa question ou son problème suivant sa nature ; il s’agit de savoir à qui le déposer ; il s’agit enfin de savoir comment le déposer.
À voir ce qui peut être fait à son échelle : local, personnes relais, canal ou support précis, etc. Nous relevons de notre côté que cet institué a plus de chance de tenir dans la durée dans la mesure où il repose sur une concertation d’équipe plutôt que sur des stratégies individuelles (risque d’essoufflement, risque au départ des personnes porteuses). Il a plus de chance de tenir aussi lorsqu’il fait l’objet d’une formalisation claire pour toutes les personnes concernées : action envisagée, objectifs, descriptif des étapes, échéancier, responsabilités prises, PV de réunions, etc. Ce travail pourra enfin être enrichi par l’implication des partenaires périphériques de l’école : CPMS, écoles de devoirs, etc. Ce qui suppose de savoir à qui on peut faire appel, ce qu’on peut attendre de tel ou tel partenaire, et de dégager du temps pour collaborer et entretenir ce lien qui permet un travail conjoint. On a bien sûr conscience ici qu’on ne choisit pas ses voisins et qu’on doit faire avec leurs disponibilités ou leurs mandats spécifiques.
Des enjeux de compréhension du français sont fréquents dans les situations que nous avons rencontrées. Les profs disent que, la plupart du temps, ils résolvent cet obstacle en faisant appel à « quelqu’un qui passe par là » (un autre parent, un enfant, un travailleur…). Les parents, eux, insistent sur le fait que les enfants ne doivent pas être amenés à réaliser des traductions. Souvent, il y a de la frustration : « Je ne comprends pas bien le propos de ce papa, j’ai l’impression qu’il est fâché, qu’il a peur de quelque chose qu’il ne formule pas avec des mots. »
Nous suggérons de faire appel au Setis Bxl ou au Setis wallon. Le Setis est un service d’interprétariat et de traduction qui vise à faciliter la communication entre des intervenants du service public et du secteur non marchand, et une population d’origine étrangère ne maitrisant pas ou peu le français. Nous avons sollicité gratuitement plusieurs de leurs interprètes durant notre accompagnement. L’école a fait notamment appel à eux afin de traduire plusieurs documents officiels. Plus d’infos aux liens suivants : www.setisbxl.be et www. setisw.com
Durant notre accompagnement, les parents sollicités n’ont jamais évoqué le moindre enjeu pédagogique, la moindre question à propos du suivi des apprentissages de leurs enfants. Leurs préoccupations centrales :
l’hygiène, la sécurité, le bienêtre.
Soigner la relation aux parents d’élèves, c’est aussi prendre au sérieux ce type d’enjeux qui jouent dans le quotidien de leurs enfants et dans leur perception de la qualité de l’école. Évidemment, c’est aussi un aspect sur lequel les équipes ont une prise plus faible, parce qu’elle dépend par exemple d’administrations communales et de subsides et de services parfois distincts de ceux qui concernent les écoles. Durant notre suivi, nous avons contribué à relayer au PO communal une série de demandes pour aider à l’amélioration des infrastructures. Pas si simple…
« Ces pistes demandent du temps et de la patience. »
Cette liste n’est pas exhaustive. Ces pistes demandent du temps et de la patience. Il faut accepter de ne pas pouvoir tout faire tout de suite, surtout quand on ne partage pas les mêmes priorités que ses collègues. Il faut pouvoir communiquer, répéter, relancer les personnes, les mettre davantage en confiance. Il faut surtout accepter que ce local ne soit pas tout de suite habité, que cette responsabilité ne soit pas tout de suite prise ou qu’elle soit prise de façon flottante, que cette activité n’ait pas eu le succès escompté, etc.
Notes de bas de page
| ↑1 | « Faire face aux difficultés – Récit d’école en quartier populaire », étude coordonnée par Thomas Michiels, 2022. miniurl.be/r-5ztl |
|---|