L’objet de cet article est de présenter quelques notions liées aux rapports entre éducation et antiracisme et d’en clarifier le sens.
La distinction entre éducation interculturelle et éducation antiraciste est très bien posée dans l’ouvrage de Monique Eckmann, Pédagogie de l’antiracisme : « Première composante du débat : l’antiracisme né de la lutte contre la discrimination des Noirs, particulièrement présent dans les pays anglo-saxons. Il s’agit d’une situation héritée du passé colonial, de l’esclavage et de la traite des esclaves, générant diverses formes de racisme “antinoir” (terme aujourd’hui revendiqué par les concernés eux-mêmes). […] » « La deuxième composante du débat, l’approche interculturelle, émerge dans un tout autre contexte : c’est une préoccupation née de l’arrivée de travailleurs migrants recrutés dans les pays voisins et en particulier du sud de l’Europe dès les années 60 et 70. »
Elle ajoute : « Dans les pays à forte immigration du travail, on pose le problème en termes d’immigration, de culture et de différences culturelles des étrangers, dont un certain degré d’assimilation culturelle est considéré comme une condition indispensable à l’intégration sociale, économique ou politique. En fait, il est surtout question du rapport entre nationaux et étrangers. »
Donc, l’approche interculturelle concerne à l’origine les migrants et les migrantes du sud de l’Europe. Elle est davantage focalisée sur les personnes en situation de migration et sur les différences culturelles (modes de vie, différences linguistiques…). Elle vise à développer une plus grande tolérance face à la diversité culturelle. Il s’agit d’apprendre à mieux se connaitre. Par exemple, une des pratiques relativement galvaudées de cette pédagogie interculturelle peut consister dans le partage d’un repas où chacun et chacune amène une spécialité de son pays d’origine. Il s’agit donc d’une approche qui a surtout un sens avec des personnes qui viennent d’arriver en France et qui effectivement peuvent venir d’un contexte linguistique différent et avant la mondialisation culturelle. Lorsqu’il s’agit de personnes qui appartiennent à l’immigration de la deuxième ou troisième génération, ces pratiques peuvent être contreproductives dans la mesure où elles peuvent conduire à essentialiser l’autre dans une culture dans laquelle il ou elle ne se reconnait pas nécessairement. Elle peut en fin de compte conduire également à véhiculer des stéréotypes, par exemple en associant des personnes et des pratiques culturelles spécifiques du simple fait de l’origine migratoire.
La pédagogie antiraciste pour sa part est apparue dans le contexte du racisme antinoir aux États-Unis. Une des remarques qui pourraient être faite concerne la pertinence d’importer la pédagogie antiraciste dans le contexte européen. Le premier point consiste à éclaircir la notion de « race » dans le contexte de la pédagogie antiraciste. Celle-ci est une construction sociale, qui n’a pas de base biologique, mais des effets sociaux. Le recours à cette notion de « race » permet d’expliquer la persistance d’une discrimination sociale à l’égard de personnes qui sont descendants d’immigrés, mais qui ne sont pas eux-mêmes des immigrés. Le racisme antinoir n’a pas une base culturelle. En effet, les personnes noires, qui vivent en Europe, n’ont pas nécessairement des spécificités culturelles qui pourraient justifier une pédagogie interculturelle. Les discriminations dont elles sont victimes ont pour base leur couleur de peau. On parle de racisme systémique quand ces discriminations touchent plusieurs dimensions de la vie sociale : scolarité, emploi, logement… En effet, ces pratiques discriminatoires font alors système. On parle de racisme institutionnel pour désigner le fonctionnement des institutions, qui sans reposer sur des lois racistes, conduit à des discriminations de fait. Il faut noter que lorsqu’on met en lumière un racisme institutionnel, on ne veut pas dire que les personnes qui font fonctionner ces institutions sont intentionnellement racistes. Il s’agit plutôt de souligner le fait que comme dans le cas des classes sociales des inégalités se perpétuent par la manière dont fonctionne l’institution.
L’approche antiraciste peut connaitre un prolongement dans la perspective intersectionnelle que l’on trouve développée par exemple dans la pédagogie critique féministe de bell hooks. Cette approche vise à croiser différents systèmes d’oppression et à mettre en lumière comment le racisme se manifeste différemment en fonction du sexe de la personne ou de sa classe sociale. Dit autrement, une personne noire et pauvre ne subit pas les mêmes formes de discrimination qu’une personne blanche et pauvre. En effet, pour la personne noire, le racisme peut venir accentuer sa situation de pauvreté par exemple lors de l’accès au logement ou à l’emploi.
Contrairement à ce qu’affirme l’extrême droite, il n’y a pas de racisme antiblanc au sens de racisme systémique qui viserait les personnes blanches. En effet, il peut y avoir des propos ou injures racistes à l’égard des personnes blanches, mais cela ne s’appuie pas sur des discriminations systémiques. De même, au sens de racisme systémique, il n’y a pas de racisme entre catégories « racisées » (ce qui veut dire personnes victimes de racisme). Il peut y avoir des propos et injures raciales entre des personnes racisées. Mais, un groupe racisé n’est pas en mesure de pratiquer du racisme systémique à l’égard d’un autre groupe minoritaire. Comme on le voit, l’analyse en termes de racisme systémique est indissociable d’une analyse des positions de pouvoir dans la société.
Tout comme l’approche interculturelle relève d’un autre paradigme que l’approche antiraciste, l’approche antiraciste et l’approche décoloniale n’ont pas la même origine. La pédagogie décoloniale est née en Amérique latine avec une pédagogue de nom de Catherine Walsh. Celle-ci a fait partie d’un groupe d’universitaires, qui s’est formé à la fin des années 1990, appelé Groupe modernité/colonialité. Ce groupe de recherche est à l’origine de la pensée décoloniale.
Cette approche repose sur le concept de « colonialité du pouvoir ». Celui-ci désigne le fait qu’après le mouvement des indépendances coloniales, les structures de la colonisation — qui ont officiellement disparu — continuent de faire effet. Cela distingue l’approche décoloniale de l’approche postcoloniale, qui a été critiquée, car elle laisse penser que la question coloniale est derrière nous. La perspective décoloniale met en lumière le fait qu’il serait nécessaire, au-delà de l’indépendance politique, de remettre en question les structures héritées du colonialisme qui continuent de structurer la société de manière implicite. La persistance du racisme est considérée comme un héritage de la colonisation. En effet, l’approche décoloniale distingue la xénophobie du racisme. Le racisme est un système qui nait avec la colonisation. De ce fait, l’approche antiraciste, provenant des États-Unis, a surtout suscité un intérêt par rapport au racisme antinoir, alors que l’approche décoloniale permet de faire un lien plus explicite avec le passé colonial.
L’approche décoloniale, tel qu’elle est revendiquée par les militants et les militantes antiracistes dans les ex-pays colonisateurs en Europe, vise à essayer de mieux comprendre les discriminations que subissent les personnes issues des immigrations postcoloniales et le poids implicite du système colonial dans la perpétuation du racisme. Par exemple, les populations immigrées des ex-colonies ont tendance à choisir l’ancienne métropole comme lieu d’immigration, cela du fait que les systèmes éducatifs de ces pays peuvent être encore calqués sur ceux de la métropole coloniale.
Les approches liées à la pédagogie antiraciste ou encore celles liées à la pédagogie décoloniale se sont intéressées particulièrement aux curriculums scolaires. On parle en particulier de « curriculum caché » pour désigner l’idéologie implicite que véhiculent les programmes scolaires ou les pratiques d’enseignement sans que cela soit explicitement exposé. Les approches décoloniales soulignent par exemple que la notion de « Grandes découvertes » en histoire renvoie à une vision biaisée de l’histoire, et plus exactement eurocentrée.
« On parle en particulier de curriculum caché pour désigner l’idéologie implicite que véhiculent les programmes scolaires. »
Certaines approches antiracistes peuvent également mettre en lumière la question de la représentation des minorités racisées. Cela peut se matérialiser par l’invisibilisation — les personnes ne sont pas représentées dans les curriculums — ou les stéréotypes — qu’ils soient négatifs ou positifs.
Le racisme systémique peut-être également visible dans la division du travail en relation avec le système scolaire. Par exemple, il arrive souvent que les enseignants et les enseignantes soient d’origine européenne tandis que le personnel de service est, lui, originaire de l’immigration extraeuropéenne. Le racisme institutionnel peut être également présent dans la surorientation des élèves issues de l’immigration africaine dans les filières de relégation scolaire.