Fermeture annuelle du 13 au 28 juillet : les commandes seront assurées jusqu'au 12 juillet et dès notre retour. Bonnes vacances !

Enchantons ! Là où les Chourinettes et les 6 Jetons se rencontrent…

Le point de départ de cette histoire remonte sans doute au-delà de la création du monde. Mais puisqu’il faut bien commencer quelque part, un jour, cela devait être en février 2010, Jo me propose de venir faire chanter sa chorale dans ma classe.

Jo LESCO est chef de chœur des « Chourinettes ». De sacrés bouts de femmes d’un âge qui n’a plus d’importance. Tous les jeudis, elles chantent à la maison de quartier de la Buanderie (Quartier Anneessens, au-delà de la Bourse à Bruxelles). Et moi, un pâté de maisons plus loin, je suis instit à l’école des Six-Jetons, dont un mi-temps en première primaire. Me voilà avec 19 élèves, d’une curiosité interpellante.

Parce que Jo sait qu’une rencontre, ça se prépare et parce qu’elle a la volonté de faire du chant une rencontre entre les êtres, elle me propose d’apprendre aux enfants les paroles du lion qui est mort ce soir, mais est-ce qu’on ne la connaissait pas déjà celle-là ? Et de Rumbali, un petit canon. En classe, on se met au travail, on apprend Rumbali. Je propose aux enfants d’essayer de le faire en canon, juste pour voir. Je leur fais écouter un enregistrement… « Vous remarquez ? Il y a plusieurs voix, tout le monde ne fait pas la même chose en même temps. » On refait le canon. Des enfants y arrivent, comme des poissons dans l’eau ! Moi, j’essaie…

Une rencontre comme un poème

Le 1e avril va arriver, et ce ne sera pas un poisson. J’explique aux enfants que nous allons assister à un concert en classe, ce que c’est qu’une chorale. Nous imaginons comment accueillir ces personnes. Justement, ma collègue leur a appris une chanson « J’ai un nom, un prénom, deux yeux, un nez, un menton, dis-moi vite ton prénom, pour terminer ma chanson, tu t’appelles ?… Bonjour… » Et voilà comment, avec trois fois rien et un concours de circonstances, chaque enfant à son tour se lève pour aller demander à une Chourinette son prénom et là, la magie opère. Sans doute les enfants fiers d’accueillir, sans doute les Chourinettes reconnues une par une.

Ensuite, nous écoutons les Chourinettes nous chanter quelques chants. Ensemble, Jo nous embarque pour Le lion et Rumbali. Les enfants sont enthousiasmés. Eux aussi veulent chanter et être écoutés des Chourinettes. Nous terminons par un petit gouter que les Chourinettes nous ont apporté. Et c’est sans doute déjà avec un autre regard sur les enfants que les Chourinettes reprennent le cours de leur vie. Les enfants, eux, voudraient que cette attention ne s’arrête jamais.

Parmi les Chourinettes, Anne écrit des textes sur ce qu’elle vit. Cette rencontre a donné naissance au texte Sur les bancs de l’école. Les vacances de Pâques passent, et les Chourinettes passent en classe nous lire ce texte. Les enfants écoutent avec attention. La poésie leur parle, ils ont bien compris qu’il s’agit d’eux, et d’un message positif. Bien sûr, ils réclament quelques chansons, chacun s’y prête volontiers.

La fin de l’année arrive. Avec Jo, on s’est donné rendez-vous Place du Jardin aux fleurs, au bout de la rue. Surprise réussie pour les enfants, ce sont des retrouvailles. Comme revoir une vieille copine, sa tante ou sa grand-mère. Et puis on se met à jouer en rythme et en chanson au milieu de la place, parmi les passants, les commerçants, les étudiants… avec dans l’air un petit gout de vacances. Alors, on a envie de se dire : « À l’année prochaine ?! »

Un concert comme une rencontre

Nous voilà maintenant en deuxième année, avec quelques enfants en plus. Nous sommes 23. Jo nous propose de participer à un concert de Noël dans un home. L’idée est que les enfants chantent avec les Chourinettes quelques chansons. Nous travaillons une ou deux fois rien qu’avec elle en classe, et puis une ou deux fois aussi avec les Chourinettes, pour s’accorder. Elles doivent réussir l’exploit de ne pas se laisser déconcentrer par ces petits êtres en devenir et les enfants doivent suivre un chef ! Et oui, pour que ça marche, il faut renoncer à être le chef et accepter de se laisser diriger…

Une fois de plus, Jo met en lien par le chant : le home a une chorale et ils chantent Colchiques qui se trouve justement être LA chanson que nous avons apprise en ce début d’année ! Nous chanterons donc celle-là avec notre public. Le jour J arrive, nous arrivons au home. Petite répétition, et puis nous rentrons dans la salle de spectacle, qui se trouve être une chapelle : premier élément de rencontre. « Madame, je ne peux pas rentrer dans une église. » « Ce n’est pas une église. » Ouf ! c’est une chapelle… Plus sérieusement, ce sera l’occasion de détricoter. « OK. Pourquoi ne peux-tu pas ? » « C’est mal. » « Pourquoi est-ce mal ? »… Ouverture à un dialogue, à une ébauche de philosophie. Et puis l’expérience. On l’a vécue. « A-t-on fait quelque chose de mal ? » Et le prof de religion, qu’est-ce qu’il en pense ? D’autres points de vue.

On y était donc, dans cette « chapelle-salle de spectacle » et là, un loulou se met à pleurer. Décidément. Que d’émotions ! Il faut dire que si nous avions expliqué ce qu’était un home, nous ne nous étions pas arrêtés sur comment peut être déroutante l’attitude d’une personne âgée. Des tics, des bruits… une résidente lui fait peur. C’est le moment d’aller chanter, nous rejoignons les Chourinettes sur la scène, devant les résidents, des membres du personnel et une classe de maternelle. Il faut voir la tête de ces enfants. Chacun à la fois tellement lui-même et à la fois tellement transformé. Une grande concentration, on regarde le chef, c’est du sérieux ! On est pris au sérieux. Et on y arrive !

Maintenant, un petit gouter avec les résidents du home et les Chourinettes. Ces dames vont faire la transition entre les enfants et les personnes âgées. La résidente qui faisait peur pendant le concert est devenue centre de l’attention et de désirs. « Madame, elle a plus de 100 ans !! » Plus loin, une Chourinette entame avec quelques enfants Colchiques auprès d’une résidente. La question des grands-parents est abordée. Du lien se crée. De la découverte ou redécouverte d’un autre âge se met en place. Leur notion d’espace et de temps change de dimension.

Des rencontres comme des chansons

Forts de cette expérience, en janvier, nous partons sur un nouveau projet : participer à la fête des générations, le 3 avril au Cinquantenaire. On va carrément chanter sur une scène, pour du vrai, pas derrière un écran ! Et le répertoire entier sera commun. Pour s’y préparer, Jo vient trois, quatre fois à l’école, les Chourinettes viennent parfois s’accorder avec nous, mais cette fois, nous aussi, nous allons chez les Chourinettes, dans leur salle de répétition à la maison de quartier de la Buanderie.

Jo propose de travailler sur le thème des métiers. Les enfants apprennent à une vitesse folle, sur tous les rythmes et dans toutes les langues. Nous parlons des métiers d’ici et d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui. Encore une fois, les frontières de l’espace et du temps sont redéfinies. Un petit cordonnier, le travail de la laine des moutons, un chant de retour de chasse en Afrique, une histoire de bottes russes… Peu importe les imperfections, ils vont y arriver.

Reste une grande appréhension pour moi. Ils ont dit qu’ils viendraient, mais seront-ils là ? Et avec les parents, comment ça va se passer ? C’est un dimanche. Nous nous sommes donné rendez-vous à l’école à 10 h. Certains attendent déjà. Les autres arrivent. Les enfants sont là, beaucoup de parents aussi, des grands frères, des grandes sœurs, ados, qui permettent à leur frère, à leur sœur de vivre ce moment avec nous. Ça y est, on peut y aller ! Ce fut une belle journée, la concrétisation du travail et un lien précieux avec les parents. Avec des collègues qui sont venus nous écouter. Avec des proches, avec qui on a peu souvent l’occasion de partager notre métier.

Pour terminer, nous chanterons lors du repas convivial de fin d’année, le 27 mai. Cette fois, c’est devant les parents, la famille, les copains… que nous chantons. Exercice bien plus difficile : devant des gens qu’on connait et qui eux n’ont pas vécu cette expérience-là d’ouverture. Passer le cap. Nous avons dit au revoir aux Chourinettes, les enfants leur ont offert des petits mots, des dessins. Petite séance de complicité. L’an prochain, si le projet continue, ce sera sans eux. Ils auront un nouveau titulaire en 3e. On croit donc que tout est fini.

C’est la dernière semaine de juin, et nous partons en classe verte. Le premier jour, nous faisons du pain, il faut attendre. Les enfants se mettent à chanter. Et là… rencontre. Rencontre avec les éducateurs qui posent un regard différent sur ces enfants. Les adultes s’intéressent à eux. On leur pose des questions. Ils existent, positivement, dans le regard d’un autre qu’ils ne connaissent pas. On leur reconnait une valeur.

Dans le bus qui nous ramène au centre, je prends conscience de ce que cette expérience a apporté aux enfants. Tous capables d’apprendre. Et tous capables de rencontrer. Nous partageons le centre cette semaine-là avec une classe de huit enfants sourds-muets entre 11 et 14 ans. Avec toutes nos différences, arriver à se rencontrer, à partager, ça aurait pu ne pas être évident. Mais quand la différence devient désir de découvrir un autre monde, les enfants avancent et je me rappelle que je fais le plus beau métier du monde. Définitivement, si pour eux le chant avec les Chourinettes, c’est fini, les rencontres, l’envie et la capacité de rencontrer, ça ne fait que commencer !

C’est possible ! Sans trop de casse-têtes…

Christel Cuy
Une Chourinette raconte l’aventure à sa façon.

Décrochage scolaire, « écoles noires », enseignants démotivés, indifférence… Tant de mots qu’on entend si souvent quand on parle des jeunes d’ethnies étrangères et de leur enseignement. Et si je vous témoignais d’une histoire positive, un projet qui a réuni autour du chant différentes générations et différentes cultures ?

« Nous » sommes une chorale d’une douzaine de femmes, âgées de 50 à 80 ans, « Les Chourinettes ». La maison de quartier « La Buanderie », dans le quartier Anneessens, nous accueille pour nos répétitions hebdomadaires. J’ai rejoint cette chorale en septembre dernier.

À deux pas de la maison de quartier, il y a l’école communale primaire « Les 6 jetons ». L’année passée, notre chef de chœur, Jo Lesco, et une institutrice de cette école, Marie, avaient déjà mis sur pied une première collaboration, à laquelle je n’ai pas participé. L’automne dernier, elles ont lancé l’idée de prolonger ce projet ensemble, chanter ensemble, nous, les adultes, et les enfants. Chanter les mêmes chansons, enfants quasi tous d’origine étrangère et adultes quasi toutes d’origines belges. Construire un pont entre générations et cultures.
_ Le projet a commencé, cette année, à toute petite échelle, avec un premier but : un petit concert pour la Noël, dans un home pour personnes âgées.

C’était une première prise de contact avec ces enfants. Notre chef de cœur est allée quelques fois à l’école pour apprendre les chants aux enfants, et nous avons répété une ou deux fois avec eux avant le concert.

Ce premier concert qui nous a réunis sur scène, je l’ai vécu comme très encourageant. Faisant tellement chaud au cœur, cet échange, chanter ensemble et, après le concert, le contact entre les enfants, nous les Chourinettes et les résidents du home, autour d’un cougnou et d’un chocolat chaud. J’ai ressenti, dans ce moment privilégié, le vrai sens de la fête de Noël pour moi. Je ne pouvais être que ravie quand Jo nous a annoncé que le projet pouvait se poursuivre.

Le défi suivant était un concert (petit concert comme à chaque fois, une petite demi-heure) au Cinquantenaire, début avril, à l’occasion de la manifestation « Carrefour des générations », organisée par la Fondation Roi Baudouin. « Carrefour des générations » : une chorale avec des choristes de 7 à 80 ans y avait bien sa place !

À nouveau, et les répétitions et le concert même étaient pour moi des moments à savourer. Les enfants et leurs institutrices nous connaissaient déjà un peu mieux, donc il y a des liens qui se tissent.

L’année fut clôturée par un dernier petit concert, cette fois-ci pour les parents, à l’occasion de la Fête d’école fin mai. Même si ce dernier concert ne s’est pas donné dans les meilleurs des conditions (un public trop bruyant, un emplacement qui n’était pas idéal), les dernières répétitions et la soirée même étaient une fois de plus des moments très forts.

Il est sûr que ce n’était pas la perfection au niveau musical. Les enfants étaient tellement enthousiastes, ils voulaient y mettre tout, et c’était parfois au détriment de l’harmonie musicale qu’on recherche dans une chorale. Mais faut-il évaluer ce projet uniquement sur « la qualité artistique » qu’il a produite ? Pour moi, la réponse est clairement « non ». Si on recherche cette perfection, il y a d’autres endroits pour la trouver.

Plus important, beaucoup plus important pour moi que la qualité de ce dernier concert, ou des concerts précédents, sont le projet et le processus, le chemin qu’on avait fait avec ces enfants, sans doute pour une grande partie venant de milieux fragilisés, chômage, ménages déchirés, pauvreté, exclusion sociale…

Le contact privilégié que nous avons pu avoir avec ces enfants. Ces enfants dont je sentais que plus ils commençaient à nous connaitre, plus ils nous donnaient leur confiance, cette sorte de confiance inconditionnelle qui est propre à l’enfance, et par rapport à laquelle nous, adultes, avons une responsabilité à prendre.

Mais l’échange était réciproque, parce que je me sens riche d’avoir pu vivre ce partage, cette expérience, de ce que j’ai reçu en retour de ces enfants.

Il est important aussi de souligner l’engagement de ces deux institutrices, Anne et Marie, qui ont répété les chansons avec les enfants, mais qui se sont aussi libérées pour être là avec les enfants lors de nos concerts. De souligner aussi l’ouverture du directeur de l’école pour des projets comme celui-ci. La participation aussi des parents, aussi petite qu’elle soit. Faire en sorte que les enfants étaient présents ce dimanche quand on a chanté au Cinquantenaire, qu’ils aient un t-shirt ou un vêtement rouge, pour avoir une certaine harmonie vestimentaire.

Tout cela est tellement le contraire de l’image stéréotype que beaucoup d’entre nous ont d’une école et des jeunes dans cet environnement.

C’est un projet dont je suis sure que les enfants aussi l’ont vécu comme positif et qui va, je l’espère, mais j’en suis quasi sure, j’y crois, laisser des traces…, aussi petites qu’elles soient, qui contribuent à leur éducation, à une meilleure réussite de cette éducation…

Et peut-être qu’il y en a entre vous qui me disent que je rêve. Non, je ne ferme pas mes yeux pour la réalité. Je vois, j’entends, je lis tous les jours ce qui se passe dans nos villes, et je suis inquiète pour l’avenir.

Mais je préfère de loin rêver et agir en conséquence, continuer à croire dans une société meilleure, et dans le rôle que nous pouvons jouer dans cette dynamique, plutôt que de baisser les bras et de me replier dans une attitude fataliste. Et donc, si ce projet ou un projet équivalent se présentait l’année prochaine, je suis à cent pour cent partante !