Évaluation externe non certificative des élèves en début de 4e primaire : La CLE de leur avenir ?

Carte blanche, parue dans Le Soir, le 4 décembre 2025.

La CLE, nouvelle évaluation en 4e primaire, remplacerait des tests actuels qui sont pourtant très utiles, et risquerait d’accentuer les inégalités : épreuve annoncée, résultats individualisés, pression accrue. Le CGé plaide pour des mesures structurelles plutôt qu’un test inefficace.

Le parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB) s’apprête à voter toute une série de mesures qui, pour la grande majorité, représentent un recul important dans la lutte contre les inégalités scolaires, et rendent le métier d’enseignant encore plus pénible, malgré la pénurie grave qui le frappe déjà. Parmi ces mesures nous voulons mettre le projecteur sur une dont on ne parle pas beaucoup, mais qui, à nos yeux, aura un effet particulièrement néfaste sur la lutte contre les inégalités scolaires : la mise en place d’une nouvelle évaluation externe non certificative, appelée CLE (Calculer, Lire, Écrire), en début de 4e année primaire. Contrairement à ce que la ministre fait croire, il ne s’agit pas d’une nouvelle mesure pour évaluer les acquis des élèves, mais bien le remplacement de mesures existantes, bien plus efficaces dans l’amélioration des apprentissages et dans la lutte contre les inégalités que CLE.

De telles évaluations peuvent généralement servir trois objectifs : une vision globale sur l’état des apprentissages à travers la FWB permettant le pilotage du système, une information pour les équipes éducatives sur l’état des apprentissages dans leur école et leurs classes par rapport aux attendus définis dans les référentiels, ou alors une information des élèves (et de leurs parents) sur leur niveau, sans conséquence direct sur le parcours scolaire de chacun. Evidemment, on peut rétorquer que ce n’est pas le fait de multiplier les évaluations qui permet d’améliorer les résultats, et que de toute façon les enseignant·es connaissent leurs élèves et n’ont pas besoin d’évaluations externes pour identifier leurs lacunes. Néanmoins, les enseignant·es avec qui nous sommes en contact reconnaissent la valeur de l’exercice tant qu’il ne demande aucune préparation et permet de sortir un peu le nez du guidon et d’améliorer leur travail.

Des évaluations qui remplissent déjà bien leur rôle

Aujourd’hui, les évaluations externes non certificatives existent déjà en 3e et 5e primaire. Elles répondent aux deux premiers objectifs, le pilotage du système entier, et un diagnostic sur les difficultés rencontrées surtout par chaque classe. Les enseignant·es peuvent profiter de conseils de la FWB et de leur réseau avec des pistes concrètes d’amélioration des apprentissages. Selon les équipes éducatives, ces évaluations remplissent bien leur rôle pour trois raisons.

D’abord, ni les élèves, ni les parents ne savent qu’il y a une évaluation. La recherche le montre : les élèves avec le plus de difficultés scolaires ont de moins bons résultats quand ils se savent évalués que quand cela se passe à leur insu. Une évaluation annoncée analyse donc moins l’état des apprentissages, mais la capacité de résister au stress. De plus, en gardant la tenue de l’évaluation hors de connaissance des familles, on évite d’exacerber la compétition entre écoles et il y a moins de pression sur les enseignants de « préparer » les élèves de façon ciblée à l’évaluation, ce qui est généralement contreproductif puisqu’on remplace de véritables apprentissages par du bachotage.

Finalement, même si les enseignant·es ont accès aux résultats individuels, l’exploitation des résultats ne vise pas le niveau d’un élève en particulier, mais bien de la classe dans son ensemble. D’ailleurs, les familles ne reçoivent pas les résultats. Il s’agit donc d’un vrai outil de diagnostic pour l’enseignant·e qui peut alors améliorer ses pratiques structurellement sans tomber dans les travers d’une individualisation de la remédiation, souvent impossible vu le nombre d’élèves en difficulté dans certaines écoles. On évite aussi la stigmatisation de l’élève en particulier, en visant la modification de l’enseignement de façon à ce qu’il permette à un plus grand nombre d’apprendre.

Le test CLE va à l’encontre de quasi l’ensemble de ces éléments rendant les évaluations externes utiles : sa tenue est annoncée, les résultats seront individualisés et connus des parents et les copies seront corrigées par les enseignant·es ayant la charge des élèves, avec le risque que cela n’influence les résultats. Le projet de décret prévoit explicitement de « permettre à chaque équipe pédagogique d’identifier les élèves en difficulté », comme si les enseignant·es ne savaient pas encore qui étaient ces élèves. Il sera interdit aux acteurs de l’école d’utiliser les résultats à des fins de comparaison, mais rien n’empêchera cette comparaison par les parents eux-mêmes. En même temps, le décret prévoit l’abrogation de l’ensemble des évaluations externes existant auparavant.

Reste le troisième objectif : l’information aux élèves et leurs parents. Autant le désarroi de parents mal informés à propos de la situation scolaire de leur enfant est compréhensible, autant les résultats d’une évaluation non certificative directement transmise à ces mêmes parents peuvent être porteurs des effets néfastes décrits plus haut. Au lieu de passer par une évaluation externe, il faut que le système dans son ensemble assure que chaque enfant atteigne le socle de base de connaissances nécessaires et que les parents puissent faire confiance que le bulletin qu’ils reçoivent présente des résultats par rapport à ce socle, et non par rapport à la moyenne de la classe.

Une vision passéiste des apprentissages

Notons aussi qu’en termes de contenu CLE est centré sur les compétences que le gouvernement considère comme « essentielles », là où les évaluations existantes touchent aussi à d’autres compétences. CLE reflète une vision passéiste et rétrécie des apprentissages qui les voit comme des briques isolées les unes des autres. Par ailleurs, on peut se demander pourquoi on n’évalue la capacité de lecture et écriture qu’en quatrième primaire quand nos programmes ne prévoient plus d’apprentissage proprement dit de ces techniques après la deuxième primaire.

Plutôt que de mettre en place une nouvelle évaluation qui risque de produire davantage d’inégalités, pourquoi ne pas concentrer les efforts sur des mesures qui favorisent réellement la réussite pour tous ? Réduire la taille des classes en début de parcours, renforcer la formation continue des enseignants, notamment pour les conscientiser encore mieux sur les origines et les processus créateurs des inégalités scolaires, améliorer la mixité sociale dans les écoles, ou encore investir dans des dispositifs d’accompagnement pour les élèves en difficulté, indépendants des évaluations externes. CGé prône particulièrement des approches différenciées mais collectives qui permettent à chaque élève de trouver sa place et d’avancer. Pour les équipes, il faut aussi des espaces et des temps de réflexivité en sécurité, c’est-à-dire la possibilité de se mettre en question sans se mettre en danger d’une évaluation négative par la direction ou de critiques des parents. Voilà des leviers d’action concrets et efficaces, loin des effets d’annonce du test CLE.

Nous insistons : l’important est le parcours de l’élève sur l’ensemble du tronc commun polytechnique donc au moins jusqu’à 15 ans. Il est temps de repenser notre modèle scolaire pour qu’il permette à chaque élève d’accéder aux conditions de sa réussite et de son épanouissement, dans le refus de toute production d’inégalités scolaires.

*ChanGements pour l’égalité (CGé) est une asbl d’éducation permanente luttant contre les inégalités scolaires.


Carte blanche, parue dans Le Soir, le 4 décembre 2025 : https://www.lesoir.be/714861/article/2025-12-04/evaluation-externe-non-certificative-des-eleves-en-debut-de-4e-primaire-la-cle