À l’université, tous les cours ne sont pas cloisonnés aux disciplines ni à l’enseignement frontal. Voici deux dispositifs qui font place à tout autre chose.
Depuis quelques années, nous avons mis en place des cours interdisciplinaires au sein de l’ULB.
FabZero — ou How To Make (Almost) Any Experiments Using Digital Fabrication — est un cours immersif dans lequel des étudiant·e·s issus des filières sciences et techniques explorent les outils de la fabrication numérique (impression 3D, découpe laser, etc.) au sein du Fab Lab ULB. Encadrés par des enseignant·e·s, les étudiant·e·s s’attaquent en équipes pluridisciplinaires à des défis : recycler textiles et plastiques pour réduire les déchets, protéger les abeilles avec des pièges à frelons asiatiques, filtrer l’eau ou lutter contre les marées noires, détecter la pollution dans des zones aquatiques ou terrestres, éduquer via des dispositifs interactifs.
Public Makers est un cours interdisciplinaire d’analyse de politiques publiques où des étudiant·e·s de différentes disciplines collaborent avec des administrations publiques sur des questions complexes : comment mieux lutter contre le non-recours aux droits sociosanté ?, comment favoriser l’accès aux droits culturels en ville comme dans les zones rurales ?, comment mieux préparer les citoyen·ne·s aux gestes de la gestion de crise ?
À l’université, les étudiant·e·s sont différencié·e·s en termes de disciplines, d’années d’étude, et de campus ; et ces différenciations organisent l’ensemble des apprentissages (cours, horaires, évaluations). Pourtant, les enjeux sociaux, environnementaux ou techniques auxquels nos étudiant·e·s sont confronté·e·s sont toujours plus complexes, rapides et incertains. Dès lors, l’ancrage premier de nos cours est d’ouvrir un espace dans lequel on aborde cette complexité par la multiplicité des perceptions : face à la crise des PFAS en Région wallonne, un·e étudiant·e en chimie aura un regard différent que celui d’un·e étudiant·e en administration publique. Et ces différences sont nécessaires pour comprendre l’ensemble du problème et proposer une solution.
Loin de schémas théoriques, nos salles de cours sont pensées comme des espaces d’expérimentation de la complexité au concret : un espace où la diversité des regards ne divise pas, mais multiplie les possibilités d’action. Comme un·e musicien·e qui, après des années de pratique solitaire, découvre enfin la magie de jouer en harmonie avec d’autres. Nos espaces sont conçus pour cultiver cet équilibre subtil : apprendre à écouter, à s’ajuster, à co-construire une œuvre collective.
L’organisation des cours prend des formes nouvelles, en constante expérimentation. La salle de cours est un espace organisé de manière variable : il peut être totalement vide pour favoriser l’interaction immédiate, il peut être en ilot pour la réflexion en petits groupes, en grand cercle pour l’interaction collective, ou encore ouvert sur tout un étage pour la manipulation de différents outils ou machines. Une multitude de dispositifs pédagogiques organisés dans le temps et dans l’espace pour offrir des modes d’apprentissages et d’expressions variés aux étudiant·e·s.
Pour que ces engagements pédagogiques et principes organisationnels fonctionnent, les cours reposent sur des balises précises : étapes de travail, rythmes et rendus intermédiaires sont prévus dès le départ pour que les étudiant·e·s connaissent le cadre dans lequel leur créativité peut s’exprimer.
Il y a trois composants fondamentaux. Le premier est de bousculer les postures — celles des étudiant·e·s comme celles des enseignant·e·s. Nous les sortons délibérément du cadre traditionnel : loin de l’enseignement frontal et statique. L’apprentissage repose sur une dialectique entre les propositions de chacun·e·s qui permet d’ancrer la complexité comme une pratique collaborative entre pairs, et pas comme un savoir théorique hors sol. Ici, on se déplace, on investit l’espace — à l’intérieur comme à l’extérieur. Le mouvement n’est pas un simple exercice : il libère les corps, les esprits, et surtout, il ouvre le champ des possibles. À travers de jeux inspirés de l’intelligence collective, nous les invitons à explorer leurs différences, à identifier leurs forces et leurs fragilités, et à découvrir la richesse insoupçonnée d’un groupe. Ils et elles apprennent à écouter, à reconnaitre la valeur de chaque voix — y compris celle de la minorité — et à embrasser le principe d’équivalence : chaque perspective compte. L’objectif est de tisser des liens solides et une cohésion authentique ; car c’est seulement dans un climat de confiance que les étudiant·e·s osent se révéler, abandonner leurs certitudes initiales et s’engager dans une cocréation audacieuse, nourrie par la diversité du groupe.
Le deuxième composant est de rendre tangibles des enjeux souvent abstraits ou invisibles. Dessin, modélisation en Lego, collages, maquettes ou photographies : ces outils deviennent les supports d’une exploration active. La complexité se transforme en un objet palpable que l’on peut observer sous tous les angles, manipuler, questionner, déconstruire et réinvente. Il s’agit de rendre les défis complexes aussi concrets que les solutions que nous cherchons à y apporter. En matérialisant les problèmes, nous offrons aux étudiant·e·s les moyens de les saisir pleinement, d’en débattre, et d’imaginer des réponses ancrées dans le réel.
Une fois le problème cerné et les regards transformés par les étapes précédentes, place au troisième composant, celle de l’épreuve du réel : l’étape du prototypage. Un prototype n’est pas une solution figée, mais un dispositif d’exploration — un moyen de dialoguer avec la réalité et d’en recueillir des réponses. Car face à un problème complexe, ces réponses remettent souvent en cause nos hypothèses et nos certitudes. Il faut alors savoir les accueillir avec humilité et pragmatisme. Nous formons nos étudiant·e·s à l’art du prototypage rapide : des cycles courts d’expérimentation, d’écoute et d’analyse, où chaque itération affine la compréhension. L’échec ? Une donnée précieuse. Nous les encourageons à échouer — et à échouer vite. Car maitriser l’art de l’échec, c’est maitriser l’art d’apprendre : se tromper pour mieux avancer, tester pour mieux comprendre.
Au cœur du dispositif pédagogique s’invitent les émotions des étudiant·e·s, mais aussi celles des enseignant·e ·s et partenaires du cours. La peur de ne pas arriver au bout de la démarche, de se tromper, ou de se laisser submerger par les données. La colère face aux différences de points de vue, face aux essais ratés, ou à une dynamique de groupe qui ne prend pas. La joie d’arriver à un prototype de solution qui fonctionne, qui peut être partagé et utilisé. Ces émotions ont une place dans nos cours afin que l’ensemble des participant·e·s libèrent leur créativité pour répondre aux questions complexes auxquelles ils et elles sont confronté·e·s.
« Nous fixons le cap et balisons avec des étapes clés, mais sans tracer de route unique. »
Nous fixons le cap et balisons avec des étapes clés, mais sans tracer de route unique. Aux étudiant·e·s, nous offrons une ébauche de carte — un cadre assez précis pour se repérer, assez ouvert pour laisser place à l’exploration.
À bien y réfléchir, ce que nous cherchons à leur transmettre est une aptitude à faire confiance au chemin, au processus et à la dynamique collaborative, plutôt qu’aux résultats. Amener nos étudiant·e·s à prendre confiance en la mise en pratique et en l’expérimentation collective leur permettra d’améliorer leur pouvoir d’agir, d’être les moteurs de propositions alternatives et d’amener une transformation sociétale plus durable, ancrée et apaisée.