Faire des étincelles

Donner cours en troisième professionnelle à une classe composée essentiellement de garçons entre quatorze et seize ans demande une remise en question continue. Comment leur donner gout au travail à travers les codes scolaires ?

La plupart sont baignés dans un univers de pratiques. Je me sens souvent éloignée, dans un monde plus abstrait. Comment faire un pont entre les deux ?

Certains ont choisi d’être là, d’autres ont suivi la voie imposée par le système ou par les adultes qui les entourent. La majorité de mes élèves viennent du Daspa, de 2S ou de 2diff. Beaucoup parlent portugais, espagnol, arabe à la maison. Beaucoup d’entre eux arrivent d’autres écoles. Cette année, certains sont plus à l’aise à l’oral, d’autres ont débarqué à Bruxelles depuis moins d’un an et ont des lacunes en français. Cela crée de gros écarts de compétences. C’est le cas dans de nombreuses classes de l’école qui attend des enseignants en français une forme de performance. De plus, les actions choisies pour notre plan de pilotage sont loin de concerner la langue française, même si cela a été demandé par plusieurs enseignants, et je le regrette. À cela s’ajoutent des tensions entre cours généraux et cours pratiques, comme lorsque les profs de français sont juste appelés en renfort par les profs de cours techniques pour la correction des fautes d’orthographe du TFE. Ces difficultés viennent peut-être du fait qu’il n’y a pas de discussion sur la place de la langue française dans l’école.

Du matériel électrique

Je donne donc quatre heures par semaine en 3P et je fais comme je peux. Je prends en considération la motivation de mes élèves, je ne peux pas passer à côté de toute façon. Ils arrivent au cours et se lâchent : « Oh, madame, on a passé trois heures à travailler debout, on est fatigué. » Régulièrement, l’un ou l’autre rappelle qu’ils aimeraient bien avoir plus d’excursions ou des moments de jeux, je les comprends. Ce n’est pas qu’ils ne veulent pas travailler, mais pour certains : « L’école, c’est une prison », « On n’est pas fait pour ça. » Ce sont des phrases qu’ils disent, je veux les prendre en compte.

Une séquence autour de leur option en électricité commence en lisant deux descriptions d’internet de deux magasins d’outils électriques. Je demande aux élèves s’ils en connaissent d’autres. Ils tapent sur internet « Magasins d’électricité à Bruxelles ». Les GSM sont interdits à l’école, mais pour l’exercice, je les laisse faire. À partir des magasins, je rappelle les noms propres et les noms communs qu’ils connaissent déjà. Parmi les noms communs, on classe les mots selon leur terminaison : masculins ou féminins. À quoi se fier ? Comment se repérer ? On travaille les suffixes. Certains ne savent pas lire en français. Je demande ensuite d’observer la localisation des commerces présents autour de l’école ou près de chez eux. Les listes de magasins et de matériels permettent de décrire ce qu’ils manipulent eux-mêmes aux cours pratiques.

« J’essaie de travailler l’orthographe, en m’approchant de ce qu’ils sont. »

Un autre circuit : l’écrit

Je leur demande de penser à une manipulation de leur choix et de décrire les outils utilisés. Ils écrivent un texte seul ou par deux d’une longueur de dix à quinze lignes. Je passe entre les bancs. Je vois deux élèves qui s’entraident : l’un explique les étapes, l’autre l’aide à reformuler et à constituer des phrases. Ils sont fiers d’expliquer ce que je ne maitrise pas. Je questionne les objets qu’ils nomment. Un autre jeune bloque et n’écrit rien du tout. Il dit que ça ne sert à rien puisqu’il peut le raconter à l’oral. Pas faux, j’ai beau l’inciter à écouter les textes des autres, sa feuille reste blanche. Au cours suivant, je redistribue les brouillons que j’ai lus, j’y ai souligné les mots où il y a des erreurs. Par petits groupes de deux ou trois élèves, ils corrigent. Ils ont un dictionnaire. Je souligne les fautes d’accord sujet-verbe. On a travaillé le présent de l’indicatif. À l’évaluation, je demande de réaliser la correction et de recopier au propre. Je cote les accords sujet-verbe et la ponctuation de base : points et majuscules, ce que nous avons travaillé en classe. En cours d’année, je partage mes difficultés pédagogiques avec un collègue de cours pratique. Je propose d’essayer de faire des liens entre l’option et le cours de français. Il me montre un lexique, c’est un petit carnet intitulé « Dictionnaire illustré d’électricité ». Il précise que c’est possible d’en commander chez le collègue chef d’atelier. On pourrait peut-être l’utiliser par la suite comme référence et en créer un ensemble avec le groupe-classe ?

Prendre en compte la motivation et la situation des élèves, c’est passer par la réflexion commune sur leur expérience scolaire, c’est accepter d’interrompre le travail même s’ils ont parfois peu avancé et si je suis très en retard sur la planification prévue en septembre. J’essaie de travailler l’orthographe en faisant un pas de côté par rapport au programme, en m’adaptant aux besoins des élèves, en m’approchant de ce qu’ils sont, en essayant de leur donner gout. Les élèves arrivent avec leurs lacunes et leurs difficultés à apprendre le français et je ne peux pas leur appliquer un canevas standard, même si parfois je voudrais trouver des séquences toutes faites dans un manuel pour gagner du temps. Mais, je laisse de la place à la vie de la classe avec ses difficultés et ses surprises.