Faire des sciences dehors

Je suis institutrice dans une école du centre-ville de Liège. Avec mes collègues, nous avons constaté à quel point les enfants avaient besoin de vivre des expériences dans la nature. Mais les enfants sont aussi des élèves. Concilier sortir et apprendre n’est pas si difficile, mais il faut garder à l’esprit l’importance des apprentissages.

Certains élèves sortent de moins en moins au parc et, dans de nombreuses familles, les endroits où ils peuvent courir, grimper, construire ou, plus calmement, observer se font rares. Ils ont peu, ou pas, l’occasion de rencontrer différents lieux de vie d’espèces animales et végétales ou d’expérimenter des phénomènes physiques et climatiques.

C’est pourquoi nous avons mis en place, deux fois par mois minimum, des activités dans la nature avec nos élèves de 3e maternelle.

Convaincre les parents

Avant de sortir, il a fallu convaincre les parents. Nous commencions un nouveau projet, nous étions passionnées et nous étions certaines que les parents allaient être nos partenaires.

« Amener un questionnement en classe et sortir pour le vérifier. »

Pourtant, certains étaient sceptiques. Dehors, on n’apprend pas : l’école, ce sont des bancs, un tableau et des élèves, sages, assis en train d’écouter l’enseignant. Et quand on vient rechercher son enfant avec des chaussures pleines de boue et un manteau taché, on craint le jugement des passagers du bus qu’on prendra pour rentrer chez soi!

Nous avons pris le temps de comprendre leurs réticences. Nous avons organisé des réunions collectives et des rencontres individuelles avec les parents les plus inquiets pour expliquer qu’il ne s’agissait pas simplement de sortir, mais bien de sortir pour apprendre. Ces parents font souvent confiance à l’enseignant de leur enfant. Et cette fois-ci encore, nous l’avons obtenue!

Savoir pourquoi on sort

Lors d’un projet autour des contes, nous avions décidé de mettre en scène l’histoire du loup et des sept chevreaux en utilisant le théâtre d’ombres. En 3e maternelle, comprendre ce qu’est une ombre, ce n’est pas évident et les questions fusent! Est-ce que les ombres peuvent être colorées? Est-ce qu’elles restent attachées à notre corps? Est-ce qu’elles peuvent se déplacer? Les élèves émettent des hypothèses : une ombre, c’est noir, ça peut se séparer du corps et ça ne bouge pas.

Nous partons donc vers les prairies des Coteaux avec nos petits citadins, afin de vérifier une de nos hypothèses : «L’ombre de l’arbre ne bouge pas, car l’arbre est immobile.» Amener un questionnement en classe et sortir pour le vérifier, c’est utiliser l’éventail des richesses présentes dans la nature pour mettre en place les bases de la démarche scientifique.

Mais une sortie, c’est aussi toujours l’occasion de vivre l’aventure! Certains enfants courent, tombent, se relèvent… Ils sont parfaitement à l’aise. D’autres, en revanche, ont besoin d’aide pour passer au-dessus de leur peur. Je sens des mains se glisser dans les miennes pour arriver à monter le sentier glissant, pour franchir la dernière butte ou pour frotter le tout nouveau manteau déjà plein de boue. Essayer que chaque enfant se sente bien dehors est aussi un de nos objectifs.

À la suite d’une formation autour de la construction et de la conduite d’activités pour faire apprendre les sciences, nous essayons de naviguer entre les aspects cognitifs et sensoriels lors de chacune de nos sorties.

Tenir compte des perturbateurs

Nous commençons par un «touche-touche ombres» qui ravit les enfants. Ils courent et certains découvrent le plaisir des grands espaces.

Ensuite, les élèves doivent contourner l’ombre de l’arbre avec des morceaux de bois pour s’assurer qu’elle ne se déplace pas au fil des heures. Motivés, ils se mettent rapidement au travail.

Je les observe : certains collaborent, d’autres se disputent le même bâton. Je les laisse s’exprimer, je reformule certains de leurs propos.

Un groupe se forme. Je m’approche et vois l’émerveillement des enfants devant un escargot qui escalade une brindille.

Regarde les antennes !
Ce n’est pas des antennes, on voit des yeux.
On ne voit pas sa bouche.
Mais si elle est là !
C’est une fille.
Mais non, les escargots, ce sont des papas !

Leurs discussions suivent souvent le même schéma : un élève affirme reconnaitre quelque chose et d’autres le contredisent. Elles se tiennent souvent entre ceux qui ont des connaissances liées à leur milieu familial et ceux qui ne savent pas.

J’interviens pour susciter le questionnement : «Pourquoi dis-tu ça? En es-tu certain?», mais il s’agit aussi de les remobiliser sur notre recherche autour de l’ombre.

Les enfants reviennent sans cesse avec des questions sur l’animal et m’obligent à choisir un autre chemin que celui prévu initialement.

Un autre imprévu allait met­tre l’ob­servation en péril : de gros nuages s’amon­cèlent dans le ciel !

Nous décidons donc de rentrer à l’école avec l’escargot et avec leurs questions sur ce drôle de gastéropode qui, lui, avait certainement senti l’arrivée de la pluie!

Exploiter météo et escargot, de retour en classe

Reconnaissons-le, si faire des sciences à l’extérieur offre de nombreuses opportunités d’apprentissages, elle nécessite aussi une grande capacité d’adaptation afin de pouvoir tirer le meilleur parti de la météo comme des escargots!

De retour en classe, nous prenons toujours le temps de compléter notre cahier de vie. Celui-ci vient s’enrichir de dessins et de photos qui illustrent différents aspects de notre sortie : pourquoi est-on sorti, qu’avons-nous pu vérifier, qu’avons-nous rapporté, quelles sont les nouvelles questions que nous nous posons…

Nous prenons aussi de nouvelles initiatives, comme la mise en place d’un terrarium pour notre escargot, source de nouveaux questionnements.

Nous avions décidé de sortir pendant les quatre saisons, sous le soleil, mais aussi sous la pluie ou la neige, dans le brouillard, en nous laissant tremper par la bruine. Mettre des mots sur ces différentes conditions climatiques en étant dehors, c’est bien différent que de compléter chaque matin un tableau météo en regardant par la fenêtre de la classe! Réfléchir aux vêtements adéquats en fonction du temps permet aussi de se poser de nombreuses questions qui donneront naissance à de nouvelles hypothèses qui pourront à nouveau être vérifiées à l’extérieur ou à l’intérieur de la classe.