Foirade à la plage

Après la semaine de travail, on part à Ostende pour écrire, tous crevés, on est vieux (sauf Antoine). Mais, si la fatigue est le prix à payer, ça vaut le coup. L’une n’a pas pu venir, l’autre a dû partir, elle devait être ailleurs, on pense à elles. Les autres, on se lève tôt, on bosse toute la journée et on boit peu.
Ce weekend, serait-ce donc un foirage ?

On arrive le vendredi soir, par petits groupes, de Bruxelles, de Liège et de ses environs, de France. Le boulot quitté depuis quelques heures, la transition est brutale, un peu irréelle. Ambiance colonie de vacances, l’enfance qui revient : lits partagés, de grosses araignées, maison inconnue à explorer. Jolie maison blanche en bois (faux), joli carrelage (faux), de la céramique (vraie) sur la façade, un tableau de Paul Delvaux (faux) comme élément décoratif. Les responsables du weekend, Sandrine, Thérèse et Muriel ont déjà pris possession des lieux : sur les murs, des citations, toutes relatives au foirage, dont celle-ci mémorable de Jules Renard : « Il y a des moments où tout réussit. Il ne faut pas s’effrayer. Ça passe. »

D’abord, on s’organise. C’est-à-dire qu’a lieu un Conseil d’ouverture où l’on se désigne pour prendre les différentes responsabilités à tenir. Nous nous organisons selon les principes de la pédagogie institutionnelle : chaque tâche devient une petite institution dont nous continuerons à discuter et rendre compte aux Conseils suivants. Alice met ses dispositions rationnelles au service du groupe : elle sera notre comptable. La seule chose à payer, c’est l’alcool. CGé paie la maison, les repas. Mais, ce que nous buvons, nous le payons. L’origine et les raisons de cette règle n’ont pas été évoquées. On se perd en hypothèses. Il y aura l’installation du repas, le nettoyage, la préparation du petit-déjeuner, les courses, le passage à la boulangerie, la responsabilité café pour Mélanie, dument effectuée, et les responsabilités d’animer la soirée du samedi, avec chants (merci Thérèse, quelle voix) et jeux sollicitant la maitrise de soi (merci Alice). Nous recevons la grille du weekend : c’est l’emploi du temps, pour occuper le nôtre au mieux. Pour le samedi, c’est décidé. Des temps d’écriture, et aussi des temps autres : de la philosophie ensemble, une promenade, de l’écriture poétique avec l’acrostiche. Pour le dimanche, c’est à voir plus tard.

La foirade mode d’emploi

« Des histoires de foirade, on en trouve facilement, à croire qu’on ne réussit qu’à rater. »

Le lendemain, ça débute. Chacun·e a apporté un livre sur le ratage. On en parle, rapidement, les livres sont variés, témoignage scolaires, ouvrage didactique, un livre de recettes que l’on n’a jamais réussies, auteurs de science-fiction ou de la tradition scolaire… Et puis, on s’y met. Des histoires de foirade, on en trouve facilement, à croire qu’on ne réussit qu’à rater. Plaisir toujours renouvelé d’entendre les idées des camarades. Certaines ont foiré quelque chose : une réflexion sur la justice dans sa classe. Une prise de conscience des vertus de l’organisation collective. D’autres s’interrogent : qui peut foirer ? Qui est autorisé à le faire ? Une autre encore nous raconte une histoire de faux-semblants : nous avons réussi, nous avons donné le change, et pourtant réellement, c’est foiré. À chaque fois, des idées auxquelles je n’aurais jamais pensé tout seul. La pensée vient du dehors.

Tout cela est étonnamment facile et spontané.

On va à la plage parce que quand même. Il y a du vent et du soleil. Cabines de bain, interminables galeries mégalomanes en front de mer. Statue de Léopold II, « génial protecteur » de la ville, années trente, remercié pour ses bienfaits par un groupe de Congolais·es sur la gauche. « Tout ce qui nait mérite de périr. » Goethe.

« Avoir un flux de ventre »

À un moment, on fait de l’étymologie. Est-ce foirade ? Foirage ? Foirer ? Ça vient d’où ? On propose d’abord la foire, la fête, la joie. On ne voit pas trop le rapport avec le ratage. Mais, c’est que cela veut dire autre chose : foirer, c’est chier (involontairement). Mais, c’est une erreur heureuse : quand on foire, on est un peu joyeux. Une joie un peu régressive, un peu anale. Ce n’est pas l’erreur grave, honteuse, c’est celle dont on se vantera après, pour faire rire. Cette discussion prend place pendant l’atelier philo.

Chacun des textes a reçu des rebonds, c’est-à-dire que les camarades ont rédigé un petit écrit en réponse au texte entendu. Le rebond est libre et les styles sont très variés : cela va des conseils pratiques, des souvenirs personnels suscités par le texte aux associations libres sur le signifiant des mots.

Le dimanche, analyse de son texte à partir de la grille d’Ardoino : un ensemble de catégories (la psychologie, l’institution, le groupe, le social…) permettant de relire son texte de façon décentrée. Puis, c’est déjà l’heure de partir, on se partage les restes et retour dans le bus, ambiance colo non démentie. Comme un dernier clin d’œil, une mouette malicieuse me défèque dessus lors de l’ultime adieu, manière subtile et détournée de me renvoyer à la préoccupation des jours passés.

Bref, c’était gai et cela donne envie de foirer encore.