Former contre les inégalités…

…Pratiques et recommandations pour la formation des enseignant·es.

Voici un livre dont le titre ne pouvait qu’attirer notre attention.  Faire un état des lieux des inégalités sociales que l’École transforme en inégalités scolaires, dresser des constats, comprendre les mécanismes de reproduction, c’est déjà pas mal en tant que tel mais former à la lutte contre les inégalités dans les pratiques de classe et d’établissement, c’est beaucoup plus complexe et cela fait plus de cinquante ans que CGé s’y attèle également…

Cet ouvrage collectif est le fruit d’un colloque organisé à l’été 2021 à l’initiative d’une Haute Ecole pédagogique (HEP) du canton de Vaud en Suisse.  Près d’une vingtaine d’auteurs/trices principalement avec une formation sociologique ont rédigé les onze contributions de cet ouvrage. La question de départ peut se résumer comme suit : au-delà de décrire et d’expliquer les inégalités scolaires et les mécanismes sociaux sous-jacents, comment s’engager concrètement en tant que futur enseignant dans la lutte contre les inégalités scolaires ?

Le livre se présente en deux parties : d’une part, une identification dans la formation des enseignants des problèmes rencontrés pour lutter contre les inégalités scolaires complétée par plusieurs recommandations, d’autre part une mise en évidence de pratiques contribuant à réduire les inégalités scolaires au sein de la classe, mais aussi entre acteurs éducatifs.

L’introduction brosse rapidement mais judicieusement les politiques menées pour lutter contre les inégalités scolaires dans différents systèmes scolaires qui globalement s’accordent pour promouvoir la réussite de tous mais qui en même temps ne sont pas organisés à cette fin.  Au-delà de notre Fédération Wallonie-Bruxelles, il ressort que majoritairement les inégalités scolaires subsistent partout, l’origine sociale reste prédominante dans la reproduction et la production d’inégalités à l’école.  La formation initiale des enseignants propose trop souvent une formation courte à la sociologie ayant comme résultat une vision fataliste des déterminismes sociaux de l’échec scolaire, voire même un renforcement des représentations.  Comment dès lors s’y retrouver en tant qu’enseignant en se responsabilisant et non en se culpabilisant ?  L’objet du livre est de se plonger dans les pratiques, de se centrer sur les gestes quotidiens de la classe et de l’école qui permettent de lutter contre les inégalités scolaires.

La première partie du livre problématise et propose des recommandations dont subjectivement nous avons retenu trois pistes :

  • Favoriser dans la formation initiale une approche articulant la sociologie et la psychologie sociale, cette dernière mettant davantage en évidence comment les inégalités se fabriquent concrètement, au niveau micro, dans les manières d’enseigner et d’évaluer.  Selon Marie Duru-Bellat, c’est au sein de la classe qu’il faut briser le cercle reproducteur qui conduit les enseignant.e.s, lorsque les élèves de catégories défavorisées réussissent moins bien, à développer des stéréotypes et à transmettre des attentes différenciées, auxquelles les élèves ont tendance à se conformer. Il faut pouvoir dépasser le fatalisme des inégalités dues uniquement au fonctionnement d’un système, elles sont également le fruit de micro mécanismes qui sont cumulatifs au sein d’une classe. Tout acte pédagogique reste avant tout un choix politique.
  • Sensibiliser les étudiants aux injustices scolaires via un travail sur les affects scolaires. Nos connaissances sont mêlées à nos affects et un travail en profondeur permet de mieux percevoir les phénomènes de domination sociale. Rompre avec le fatalisme sociologique suppose de sensibiliser les étudiant.e.s aux injustices scolaires et non pas seulement de leur montrer les inégalités scolaires. Il s’agit d’une approche peu utilisée en sociologie, mais qui offre un levier supplémentaire comme possibilité de se réapproprier son vécu et d’ancrer des modélisations plus théoriques dans des expériences concrètes.
  • Etablir des liens entre didactique et inégalités. Les cours de didactique en formation initiale prennent comme modèle l’élève idéal des classes moyennes et favorisées et la question des inégalités est marginale dans l’enseignement didactique.  La ‘sociodidactique’ est un nouveau champ de recherche où l’on tient compte des difficultés à faire apprendre à tous les élèves en considérant le caractère socialement situé des exigences didactiques des apprentissages des élèves de milieux populaires.

La deuxième partie du livre se centre sur les pistes, d’une part en lien avec les pratiques au sein de la classe et d’autre part dans les interactions entre les acteurs (de la famille et de l’école).  Subjectivement, une fois de plus, nous avons retenu deux contributions.

  • Les pistes centrées sur les pratiques de classe mettent en évidence les formes possibles d’étayage afin de limiter les inégalités d’apprentissage (à noter que nous préférons ici le mot ‘étayage’ à celui de ‘différenciation’). Cet étayage est souvent lié à l’utilisation des pratiques langagières des enseignant.e.s comme levier potentiel d’action pour contrer les inégalités.  Un large consensus existe pour expliquer la production des inégalités comme résultant de la confrontation entre les dispositions des élèves et le caractère implicite des demandes des enseignants.  Le concept de ‘pratiques langagières’ est complexe, multidimensionnel recouvrant des pratiques sociales, impliquant un rapport social que les locuteurs entretiennent au langage mais aussi à la situation et à ses enjeux.  Bucheton et Bautier (1997) ont opérationnalisé cela autour d’une modélisation des gestes professionnels et des postures que l’enseignant adopte en classe. Des grilles de lectures sont proposées pour analyser si les enseignants à leur insu renforcent les inégalités. Les postures d’élèves répondant aux postures de l’enseignant, une posture fermée entrainera un ‘jeu fermé’ des élèves, au contraire une posture ouverte donnera un jeu ouvert de l’élève (réflexion, engagement, …).
  • Une réflexion sur les conditions nécessaires à la construction d’une collaboration école-familles à même de réduire les inégalités de participation des parents et les inégalités d’apprentissage entre les enfants. En marge du cadre institutionnel habituel et de la pression exercée sur les parents, trois enseignant-e-s de la ville de Genève ont souhaité rééquilibrer l’asymétrie existante entre le rôle des parents des milieux populaires et celui de l’école en essayant de redonner du pouvoir d’action aux familles.  Par exemple, pour un père qui ne se rendait jamais aux réunions de parents, il a été proposé un rendez-vous à son domicile, ce qui a permis de mettre à jour qu’il était en fauteuil roulant et qu’il avait honte de sa situation.  Les différentes initiatives démontrent qu’il est possible de faire autrement en étant au plus près des besoins et des conditions de vie des familles.

Même si les auteurs reconnaissent qu’ils n’ont pas fait le tour complet de la question, les difficultés liées aux savoirs enseignés et aux rapports aux savoirs sont peu abordés par exemple, il n’empêche que cet ouvrage identifie les obstacles et ouvre des pistes issues de travaux de recherche récents.  Au-delà de futurs enseignants auquel il s’adresse en premier lieu, il peut tout à fait également concerner et éclairer les enseignants au front des classes.

 

  • Philippe Losego & Héloïse Durler (Dir), Former contre les inégalités Pratiques et recommandations pour la formation des enseignant·e·s, Éditions Alphil — Presses universitaires suisses, 2023. 345 pages.