Franchir le seuil

D’élève à stagiaire-enseignante, Nadounia a changé de statut et va pénétrer dans la salle des profs, un lieu qui jusqu’alors lui était interdit.

Ma représentation de la salle des profs a changé au fil des années. Au début, j’imaginais qu’on y affichait les photos des élèves difficiles. J’avais des stéréotypes en tête comme la machine à café autour de laquelle on discute des élèves.

La première fois que j’y suis entrée, c’est dans l’école où j’ai terminé mes secondaires. En tant que rhéto, il fallait aider à déplacer du matériel. J’ai découvert un local grand, spacieux, avec des tables, plein de choses affichées aux murs, des casiers personnalisés et des souris qu’on voyait circuler !

Mes premiers stages, pour devenir prof d’éducation physique, se sont déroulés dans des écoles primaires et la différence d’âge avec ces élèves faisait que je me sentais davantage faire partie du monde des adultes que du leur. Il était logique que j’entre dans cet univers de la salle des profs. Mais, c’était très fermé. Les enseignants étaient entre eux en train de discuter par groupes d’intérêt, ils me dévisageaient, se demandant peut-être ce que je faisais là.

Quand j’ai été stagiaire dans l’école où j’avais fait mes secondaires, ça a été plus difficile. C’est le hasard qui a fait qu’elle me soit attribuée pour y faire mes stages. À la fois, je redoutais de m’y rendre, car ma scolarité ne s’y était pas toujours bien passée et en même temps, c’était un peu comme une revanche. Eux qui m’avaient écartée de la filière sportive ne me jugeant pas assez capable, j’avais l’occasion de leur montrer que j’y étais parvenue et sans leur aide !

Frontière immatérielle

Ça m’a marquée de franchir le seuil de cette salle des profs, de passer cette ligne rouge. Dans cette école, il était strictement interdit d’y entrer. On devait frapper à la porte et attendre qu’un prof, dérangé dans sa pause, vienne nous ouvrir pour ensuite, appeler l’enseignant qu’on était venu chercher. Souvent, on nous remballait, car ce n’était pas le bon moment…

Moi qui avais incarné un rôle d’élève un peu rebelle, j’entrais dans leur univers. L’espace était assez désorganisé, chacun y avait sa place, toujours la même, surtout au moment des repas. Regroupés par génération, ils discutaient entre eux.

Je me suis sentie très mal à l’aise, j’ai dit bonjour pour ne pas paraitre malpolie, mais très peu ont fait la démarche de venir vers moi.

Les profs qui m’appréciaient étaient curieux de connaitre mon parcours, par contre j’ai eu des regards hostiles de la part de certains autres. Je me sentais déplacée dans un endroit où on ne voulait pas de moi. Mal à l’aise, je me sentais à nouveau dans un statut d’élève même si j’étais stagiaire. Devant les classes, je devais prendre le leadeurship, mais dans ce lieu, j’étais la dernière arrivée et je n’y avais pas ma place.

Lors des temps de midi, je m’esquivais et j’allais manger à l’extérieur, ils me l’ont reproché lors de mon évaluation finale en disant que pour le point intégration sociale, ce n’était pas bon.

Ce qui m’a vraiment estomaquée, c’est qu’à la fin du stage, une ancienne prof est venue me trouver et m’a proposé de saisir ma chance et d’aller m’excuser auprès de mes anciens profs. Eux qui m’ont blessée, reléguée, rabaissée, attendaient des excuses…