Frontal

À force de plaidoyer pour l’activité dans les apprentissages, on a tendance à oublier la nécessité de passer par des moments d’intégration. C’est un de mes moments préférés dans l’apprentissage : ce moment où toutes les petites victoires des élèves, souvent inconscientes, se donnent à voir dans un tout cohérent, comme une révélation. C’est un plaisir que j’ai appris à l’université et que j’aime transmettre à mes élèves.

J’ai beaucoup appris en auditoire, assis, à écouter et prendre des notes. L’essentiel de ce que j’ai appris dans ma formation d’économiste, je l’ai appris comme ça. Ça marchait quand le prof savait capter l’attention. Sinon, on se contentait du syllabus.
L’un d’entre eux était passionnant. Son cours se donnait dans un auditoire de 800 places toujours bien rempli. Il entrait, installait le rétroprojecteur — on était en 1978 — l’allumait, projetait son premier slide avec la structure de son exposé, des faits ou quelques définitions, et c’était parti. Il nous racontait l’histoire économique. Un mélange de faits racontés, de questionnements auxquels il répondait lui-même, de théorisation soutenue par des références à des auteurs et des schémas sur les slides…
De longs cours à l’écouter parler, avec une énergie visible, mais aussi une espèce de calme, de patience, une pensée qui prend le temps, se déroule peu à peu, revient sur elle-même et se donne à voir, se structure sous nos yeux. J’avais envie que ça ne s’arrête jamais. Il n’y avait pas de dispositif particulier, pas d’autres supports que ses slides et son syllabus. Et pourtant, je prenais des notes frénétiquement.
Ce prof transmettait non seulement des connaissances historiques, mais aussi des outils, des concepts, une cohérence qui me permettait de leur donner du sens. Je découvrais qu’on pouvait voir l’histoire autrement, avec un point de vue politique, ancré dans la vie sociale, en relief. Et qu’on pouvait se passionner pour le savoir.
Ce que j’ai gardé ? Un modèle de prof ; un gout pour l’histoire économique, au sens de l’économie inscrite dans une histoire qui n’est pas un phénomène naturel préexistant, donc un modèle de pensée économique au croisement des sciences humaines ; un plaisir et une habileté à construire des synthèses ; cette irrésistible envie de tenter de rassembler le tout dans un ensemble cohérent ; de construire des concepts pour mieux les déconstruire ; et de toujours questionner ce que je pense évident.

Gaëtan aussi

Pas très sûr que cela soit intéressant pour TRACeS, je donne mon texte à lire à Gaëtan, lors d’un échange pendant le weekend d’écriture. Et voici ce qu’il écrit sous mon texte :
« Cela me fait penser à un prof de chimie (Inaki De Aguirre, je me souviens de son nom) en 1e candi – un auditoire rempli de tous les étudiants qui font des études scientifiques, un silence magistral, et un homme qui déplie, de sa grosse voix rauque, les bases de la chimie minérale avec une vivacité et une énergie, assez incroyables au vu du sujet abordé. J’étais là pour faire de la géo (et pas de la chimie), mais c’est le cours qui m’a le plus marqué dans mes quatre années d’études.
Il écrivait tout au tableau sans support, mais le raisonnement était tellement rigoureusement et méticuleusement déplié que c’est ça que je retiens. J’ai tout oublié des contenus de chimie, mais je retiens cette rigueur du raisonnement. Une espèce d’intégrité, de conviction, une envie de partager… à la limite de l’hypnotique pour moi. Sans aller au cours, le syllabus aurait été imbuvable. Ce passage par l’écoute m’a permis de mettre le doigt sur les éléments clés invisibles dans la théorie écrite.
On retient des personnages, leur voix, leur présence au groupe, leurs allures de sages universitaires. En philo, à l’université, les figures de prof étaient majoritairement charismatiques. Même indigestes, ils rendaient leur matière vivante. Quand j’ai fait l’agrégation, à Liège, beaucoup plus tard, le charisme des profs m’a manqué. Chercheurs ou doctorants, ils n’habitaient pas leur cours. La transmission désinvestie derrière le PowerPoint. »
Et je me dis que ça vaut la peine de continuer à déplier.

Et quand je suis devenu prof

Pour se lancer dans cette activité qui cherche à rassembler tout ce qu’on est censé avoir appris ensemble dans un tout cohérent, en partant vraiment des petites et grandes victoires des élèves, il faut s’en sentir capable et s’autoriser à le faire. On pourrait croire qu’il faut pour cela beaucoup de savoirs, d’expérience et d’ancienneté, alors qu’au contraire, même s’il faut du savoir, il faut surtout savoir observer dans l’activité des élèves et les dispositifs divers, ce qui se construit, et sentir le moment propice, le moment de la frustration des élèves. Et ça peut se faire avec les élèves aussi, je commence toujours avec une mise à plat par les élèves au tableau.
Évidemment, j’ai débarqué dans mes classes avec cette représentation du prof qui transmet avec sa passion. Ce prof était mon modèle, il s’appuyait d’ailleurs sur d’autres profs que j’avais eus dans le secondaire. J’y étais préparé. Mais quand j’ai commencé à enseigner comme ça, ça a été le bide. Ce n’était tout simplement pas possible, ça déconnait, ça m’obligeait à faire le gendarme et je ne comprenais pas pourquoi les élèves n’étaient pas captivés par mes exposés. Il a fallu que je prenne conscience que c’était à moi de créer cet intérêt, que je devais d’abord apprendre à mieux créer cette envie, les mettre en activité, les faire chercher, et chercher moi-même ce qui faisait obstacle pour eux.
Mais c’est aussi ce qui a fait que j’ai toujours veillé aux moments d’intégration, à reprendre tous ces petits morceaux acquis dans l’activité pour les rappeler, en faire un tout, cohérent, relié et qui soudain permet de comprendre les choses autrement, se sentir plus forts et fiers de ce qu’on a appris. Et j’ai toujours pris mon pied dans ces moments-là qui sont devenus intenses pour moi et pour les élèves, qui prenaient note frénétiquement et semblaient contents de constater que ce qu’ils avaient appris leur permettait de comprendre, faire, ce qu’avant ils se croyaient incapables de faire, comprendre.