Idéologies autour d’une feuille

Les idéologies tiennent rarement sur une seule feuille. Suspectées d’être sclérosées par l’histoire politique, les partis les déploient habilement en syllabus de promesses concrètes avec la mention « idéologies à inférer ». Elles peuvent aussi se révéler en classe lors de petits moments où se tissent les relations : autour d’une feuille par exemple.

Quand je donne cours aux 4 P mécanique, il y a toujours un moment de flottement où se joue celui qui sera le moins prêt, le plus influent, le moins scolaire, le plus dominant : « Qui a une feuille ? »

Bien sûr, sur 17 élèves, peu en ont et sont prêts à les partager. Il ne faut pas croire qu’il s’agit toujours d’un manquement : elles sont parfois dans le sac, mais le fait de les sortir pèse lourd dans l’acceptation symbolique du prêt-à-travailler devant le groupe. Surtout, ces instants-là sont l’occasion de voir s’agiter le sociogramme de la classe devant moi.

Les petits donnent aux grands, les grands donnent aux autres grands ; ces autres petits, qui n’en ont pas, n’osent pas demander et font alors au mieux l’exercice à l’arrière de la photocopie ou refusent le travail, gagnant ainsi, par opposition, un peu de respect du groupe. Quand il le faut bien, toute une économie du troc se développe : un peu de sympathie contre de la reconnaissance, des promesses – je te jure, demain ! – contre des souvenirs – hier, c’était moi ! Parfois même des insultes. Le chacun pour soi, un pour tous, rien de rien. Ce qui se joue dépasse largement le problème matériel. Il s’agit de la construction du collectif « classe » au regard des missions que je m’assigne.

Je suis énervé : perte de temps et brouhaha. C’est aussi une image de l’école idéale qui s’effrite et je pourrais même prendre ça comme un manque de respect. Mais surtout quel est encore le sens de mon cours quand les jeunes chicanent pour une feuille ?

Je dois aussi reconnaitre que, comme par magie, lorsque la tâche semble plus intéressante à leurs yeux, les tractations sauvages durent moins longtemps. Le problème se pose moins aussi lorsqu’en début d’année, liste toujours plus chère à la main, la rentrée a fait ses emplettes.

N’empêche, je décide de mettre le point à l’ordre du jour du conseil hebdomadaire. Et c’est le moment choisi par un élève pour me demander si je ne peux pas lui prêter, au choix, un correcteur, un stylo-bille, une feuille. Non. Les grands ne prêtent pas aux petits, j’ai dit !

Charité VS Amitié Vs Solidarité

Alors, au conseil, on chicane aussi. Les grands trouvent que tout va très bien et ne comprennent pas mes reproches. Au nom de la responsabilité individuelle, tout le monde n’a qu’à avoir ses affaires ! Je traduis mentalement : « Tous les autres n’ont qu’à avoir leurs affaires pour moi. »

Bizarrement, les petits ne sont pas contre trouver une solution alternative à leur soumission charitable ou à leur régulier coup de force contraint. Après tout, dans cette classe, ils ne sont pas plus scolaires, ils sont juste moins dominants. Un élève résume bien ce que je pense être un problème : « Je donne à qui je veux et d’abord à mes potes. » Pourtant, deux autres proposent une solution qui est rapidement votée (seuls les prix feront débat) : quelques blocs de feuilles enfermés dans une armoire et deux prix (5 cents/la feuille ou 0,99 cents/le bloc). Il suffira de demander au prof et de lui jeter une piécette ! Comble, me voilà, dans des sourires complices, et au nom de la mutualisation du problème, réduit au mendiant sur le parvis !

Mais la place du marché reprend de plus belle les semaines suivantes. Personne n’utilise l’arrangement de la classe. Parfois, on me prend à témoin : « Vous voyez M’sieur, moi aussi, j’en donne ! » Comme un « je suis » lâché à la cantonade. Comme souvent, il ne suffit pas de se dire qu’il faut faire autrement. Le problème n’appartenait-il qu’à moi ?

Marques Vs Produits Blancs

Je repense aux visites d’entreprises que nous menons annuellement avec eux, à ces salles de conférence hi-Tech isolées acoustiquement, quadrillées de fauteuils en velours dans lesquelles les élèves se vautrent impressionnés. Sur leur tablette, des feuilles, des stylos-billes frappés du nom de l’entreprise qu’ils peuvent emporter et semer le plus loin possible. Je repense aussi à la prétendue gratuité de l’enseignement qui peut couter jusqu’à 3000 euros par an aux parents du secondaire et à nos exigences matérielles parfois démentielles. Je repense à mes simples feuilles de cours, qui ne tombent pas du ciel et qui réclament bien plus encore que l’argent : pouvoir anticiper, participer, s’émanciper sans écraser. Qui peut les blâmer de ne pas le croire à l’époque de la chasse aux chômeurs, de la suppression des allocations d’insertion, de l’excellence ? Et pourtant, on me raconte la solidarité anonyme des billets de métro de Bruxelles qu’on laisse en évidence pour le quidam suivant, inconnu et identique. Comment faire tourner ma classe en permettant à tous de trouver une place qui n’aura été ni vendue ni achetée ?

Il aura fallu 3 semaines pour qu’un petit décide d’acheter « Une, non, quatre, je n’ai qu’une pièce de 20 cents. » feuilles de cours. Et d’autres – petits et grands — ont suivi comme un premier « nous sommes ». z