Dans mes cours d’histoire et de géographie, je suis régulièrement confronté à des propos racistes. Je me dis qu’il est temps de faire quelque chose…
Je suis raciste ! » : ces mots sont prononcés fort, dans un couloir vide, pour être entendus par tous les élèves qui passent leurs examens dans les classes adjacentes. Quand j’arrive dans le couloir, leur auteur a eu le temps de disparaitre et je suis le seul prof. Mes collègues ne l’ont pas entendu ou ne s’en soucient-ils pas ?
Ces mots sont parfois maladroits : « Quand même monsieur, c’est pas normal qu’on les accueille et qu’on ne fasse rien pour les SDF, eux, au moins, ils sont belges. » Parfois automatiques : « Ne me vole pas mon bic, sale arabe. » Parfois glaçant : « Les étrangers, il y en a trop. » Ce sont des élèves de 14 à 16 ans qui les prononcent et il m’est souvent bien difficile de les remettre en question. Pris par le temps ou une autre thématique, j’ai à peine l’occasion de faire une remarque que nous devons déjà passer à autre chose. Et, même lorsqu’il s’agit de l’objet du cours, les articles les plus détaillés ou les chiffres les plus précis ne suffisent pas à remettre en question ces clichés que les médias, les réseaux sociaux et les familles ont le temps de ressasser à loisir.
Alors, cette année, j’ai essayé de m’y prendre autrement. Étant systématiquement confronté à un manque de temps pour aborder les questions de migrations et de racisme en classe, plutôt que de courir dans tous les sens, j’ai décidé de prendre le temps. Convaincu que le seul moyen de faire bouger les lignes sur ce thème tenait à l’expérience, j’ai organisé un projet avec l’une de mes classes de 3e professionnelle. Pour ce faire, je me suis appuyé sur le conseil organisé par ma collègue d’anglais, et ensemble, nous avons structuré notre projet autour de trois temps forts.
« Convaincu que le seul moyen de faire bouger les lignes sur ce thème tenait à l’expérience. »
Le premier a consisté à visiter à Bruxelles dans le quartier de Molenbeek une exposition immersive sur le thème des migrations. Pour le second, nous avons rencontré deux sauveteurs en mer et une personne ayant vécu un parcours d’immigration passant par la route de la Méditerranée centrale (la plus meurtrière en Europe à l’heure actuelle). Enfin, le troisième consistera à l’organisation d’une exposition à destination des autres élèves de troisième ayant abordé la même thématique en classe, mais de manière plus classique. En parallèle, ma collègue d’anglais organise une correspondance avec des élèves suédois de Malmö ayant vécu des parcours de migration.
Pour ce projet d’envergure, plusieurs lignes directrices ont guidé notre organisation, la première étant de garder un niveau d’exigence élevé partant du principe que ces questions sont trop importantes que pour se contenter d’un travail superficiel.
Le second point auquel nous avons veillé a été de nous donner du temps. En effet, tous les deux rompus à la mise en place d’institutions inspirées de la pédagogie institutionnelle, dans une école où elle n’est pas généralisée, nous savons que ce genre de dispositif demande du temps pour porter ses fruits. C’est pourquoi nous avons décidé pour la durée de ce projet de coenseigner, chacun d’entre nous donne donc une heure de plus par semaine afin de pouvoir nous rendre dans la classe de l’autre pour organiser un Conseil ou pour encadrer les activités liées au projet.
Ensuite, il nous a semblé capital de soigner la relation. De fait, pour ces classes touchées de plein fouet par la relégation scolaire, dans lesquelles sont véhiculés les différents clichés que j’ai évoqués plus haut, il est impossible d’aborder le thème des migrations si les élèves et les enseignants ne se font pas confiance et si une norme minimale de respect mutuel n’est pas installée. Pour ce faire, nous nous sommes appuyés sur les Conseils durant lesquels les élèves peuvent orienter le déroulement du travail et se frotter à la prise de responsabilités.
Un quatrième axe qui nous a guidés tenait au fait de se confronter au réel. C’est pourquoi nous avons voulu nous rendre à Bruxelles, mais aussi rencontrer des personnes directement concernées par la thématique, en pariant sur le fait que cette confrontation serait plus efficace qu’une approche plus théorique. Nous avons également souhaité que les élèves puissent rendre compte de leur parcours à leurs pairs à travers l’organisation d’une exposition.
Enfin, nous avons souhaité aborder la thématique de manière progressive. En effet conscients de partir de loin et de lutter contre des représentations solidement ancrées, nous avons abordé le sujet à travers différentes activités demandant à chaque fois un niveau d’implication un peu plus important. Allant de la simple écoute vers une participation active, la communication et la prise de position sur le sujet.
En veillant à ces différents points, j’espère que nous parviendrons un peu mieux qu’à l’accoutumée à travailler et à faire réfléchir nos élèves sur notre sujet. Or si ce projet nous motive en tant que profs, il ne va pas sans rencontrer quelques problèmes. Le premier d’entre eux étant le temps nécessaire à la mise en place de ce projet. De fait, nous avons ciblé une classe dans laquelle il serait mis en place, mais il est malheureusement
impossible dans le cadre « traditionnel » d’un établissement secondaire de mettre en place ce dispositif dans toutes les classes.
Le second frein que je peux identifier tient au contexte socioculturel dans lequel cette démarche prend place. J’ai déjà mentionné l’influence des discours racistes véhiculés dans certains médias sur les représentations des élèves. Ceci couplé aux difficultés scolaires importantes, notamment en lecture, rencontrées dans les classes, le travail de remise en question des représentations est particulièrement lent et ardu.
Néanmoins, bien que les élèves ne soient pas soudainement transfigurés, ni les clichés racistes vaincus, étant à présent arrivé à la moitié du projet, je pense que notre démarche a pu porter certains fruits.
D’abord, sans vraiment pouvoir le mesurer, je pense que nous avons pu installer un climat serein permettant d’aborder le thème des migrations posément. Ensuite, je constate qu’une forme de curiosité et d’intérêt réelle pour le sujet semble se développer dans la classe aidant certains à se plonger dans des tâches complexes qu’ils auraient plus facilement délaissées à l’accoutumée.
Je ne sais pas encore exactement où nous mènera ce projet, je sais que ce dispositif est loin d’être parfait et j’ai parfois un peu l’impression de me battre contre des moulins. Mais, ce combat peut-être un peu naïf, illusoire j’ai envie de le mener du mieux que je peux, car les élèves ont le droit de s’interroger (dans certains cas pour la dernière fois) sur ces questions capitales qui traversent notre société.