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Initier à la pratique de la réflexivité

Comment préparer les étudiants à se confronter à la pratique, à la réalité des « terrains » ? Comment les aider à transformer l’obstacle en questionnement ? Comment les initier à la « réflexivité », à cette problématisation des difficultés rencontrées en classe ? Les stages sont un bon moment pour donner corps à cette réflexivité.

Page7-small.jpgCe texte s’articule autour de deux outils Retour sur stage. Le premier dispositif trouve sa place après le premier stage de deuxième année du régendat : deux semaines de prestation, soit environ 28 heures de cours à assurer. L’idée est de poser les premiers jalons d’une démarche de réflexion et d’autoévaluation du stage, en forçant l’étudiant à laisser des traces écrites de cette première vraie plongée dans le milieu professionnel. Pour ce premier retour « réflexif », nous tentons de baliser l’expression du ressenti de chacun. Pour ce faire, nous proposons des points d’appui (mon travail de stagiaire, le travail des élèves, le comportement des élèves, ma vision du métier de prof, ma condition physique…) et des impressions (déceptions, surprise, confirmation, question…) qui permettent d’aller plus loin que les traditionnels « c’était chouette », « c’était difficile », « bof, bof… », etc.

On partage donc des sentiments, des anecdotes, des incidents qui sont constitutifs du métier et de l’identité enseignante. Les échanges sont souvent riches et permettent de prendre conscience de la similarité des difficultés ou des réussites rencontrées lors de cette première expérience professionnelle. Il n’est peut-être pas très utile d’aller tellement plus loin, les idées feront à leur rythme leur chemin dans la tête de chacun. La séance se termine par la formulation d’un engagement que l’étudiant compte prendre pour le prochain stage. Ce dernier élément nous semble important, car la démarche consiste bien à dépasser le diagnostic pour réfléchir et se projeter dans ce qu’on va faire.

Devenir des professionnels

Le deuxième dispositif prend place au retour du second stage, durant lequel les étudiants partent à nouveau 15 jours « hors les murs ». Les étudiants travaillent individuellement et en groupe à partir des questions suivantes :
1. Quand avez-vous eu l’impression, à un moment donné du stage, d’avoir eu affaire à un problème professionnel (résolu ou non) ? Décrivez en quelques mots la situation qui peut être un problème d’apprentissage, de gestion de classe, de relation avec des adultes, etc.
2. Formulez une question que vous vous posez en relation avec la pratique professionnelle de votre futur métier (problèmes ou obstacles d’ordre didactique, pédagogique, personnel, etc.) Parmi toutes les questions possibles, privilégiez une thématique que d’autres étudiants pourraient rencontrer.
3. Sous forme d’interrogations ou d’affirmations, précisez ce qu’il en est aujourd’hui de :
• votre intérêt – confirmé ou non – pour ce métier (aspects plus personnels) ;
• l’évolution de votre perception de ce métier (aspects plus professionnels).
4. Quels sont – dans votre pratique – les gestes professionnels (voire les attitudes) que vous considérez comme « efficaces » pour faire apprendre ? Dressez une liste en repensant aux versants du triangle pédagogique (enseigner, former et apprendre). Distinguez les gestes propres à votre discipline et les gestes professionnels plus transversaux.

Cette séance de retour sur stage doit prendre une autre dimension, moins émotive et plus « professionnelle » que celle du premier stage. Nous partons ici du principe que l’action éducative n’est ni triviale, ni mystérieuse, mais mérite qu’on en cherche les dimensions qui soient accessibles à la discussion rationnelle, au partage, à l’analyse et à la transmission. Le métier s’apprend et ne se réduit donc pas à des prédispositions particulières (autorité naturelle, altruisme…) ou des techniques efficaces (trucs, leçons bien adaptées…). On tente d’identifier ce qu’on appelle aujourd’hui des gestes professionnels.

Ces deux activités de retour sur stage tentent de faire évoluer les questionnements, pour recontextualiser quelques modèles vus précédemment et pour prendre, à partir d’interactions de groupe, toute la mesure de la complexité du métier. Les échanges nous sont apparus particulièrement riches. Les étudiants se décentrent d’eux-mêmes pour essayer de répondre à des questions professionnelles. Évidemment, nous n’avons pas attendu les stages pour évoquer toutes ces questions, mais c’est dans ces séances d’après stage que le puzzle prend forme, que les savoirs enseignés reprennent du sens et peut-être même de la saveur pour reprendre le beau titre du dernier livre de J.P. ASTOLFI.

Des questions pour aller plus loin

Nous allons revenir sur la 2e consigne de ce document parce qu’elle nous semble assez représentative des compétences que nous voulons développer en formation initiale.
Voici quelques questions qui nous sont revenues le plus souvent :
● Questions transversales (ou pédagogique, au sens large) : Comment gérer le timing ? Comment dynamiser la classe ? Comment adopter une discipline souple ? Comment réagir à des paroles qui nous déstabilisent ? Comment imposer l’autorité ? Comment gérer des élèves qui ne sont pas motivés par l’école ? Comment fixer des limites à un élève sans le frustrer, sans envenimer la situation ? Quelles attitudes privilégier face à des élèves grossiers ? Quelles sanctions ? Comment faire face à la démotivation d’une classe ? Que faire lorsque les sanctions ne produisent plus aucun effet sur les élèves ?
● Questions à caractère plus directement didactique : Comment organiser un cours quand il n’y a pas de programme ? Quelles compétences indiquer sur la prépa ? Comment installer des différences de niveaux d’apprentissage dans une classe hétérogène ? Comment susciter l’intérêt des élèves qui restent indifférents à toutes les activités proposées ? Comment faire pour varier nos méthodes d’enseignement ? Comment faut-il donner cours en 1re différenciée ?
● Questions personnelles : Comment gérer notre fatigue et notre stress ? Comment s’économiser dans les classes à chahut ? Comment gérer la divergence de point de vue entre un maitre de stage et un ou des professeurs de la Haute école ?

Ces questions – aussi intéressantes qu’embarrassantes – sont celles que tout enseignant se pose un jour ou l’autre à commencer par nous-mêmes lorsque nous enseignons à nos propres étudiants. Le stagiaire réalise maintenant que faire la classe demande de sa part une maitrise de tous les paramètres qui apparaissent en même temps : problèmes d’apprentissage, de gestion de groupe, motivation, etc. Elles tournent autour du comment faire et un peu autour du pourquoi faire.

Bien évidemment, toutes ces questions avaient déjà été plus ou moins traitées à l’École normale avant les stages dans différents cours (AFP, Gestion de groupe, etc.). Par contre, si elles réapparaissent à ce moment, c’est parce que ces questions deviennent audibles pour nos étudiants. Ce sont maintenant de vrais problèmes auxquels ils ont été confrontés et à partir desquels le travail pourra se poursuivre. Et ce, en faisant l’hypothèse réaliste que les savoirs théoriques et les savoirs procéduraux enseignés à l’École normale seront mieux intégrés après ce vécu professionnel sur le terrain.

Du comment au pourquoi ?

Il nous a paru intéressant de joindre ici un panel de questions formulées par des étudiants de 3e année à ces mêmes consignes. Ils sortent alors de deux stages de longue durée (10 semaines) et sont en fin de formation.
● Questions transversales (ou pédagogique au sens large) : Comment réagir face à un parent qui ne reconnait pas les torts de son enfant ? Comment gérer des élèves qui n’ont plus aucune motivation pour les cours ? Que faire avec des élèves qui ne savent quasi pas lire et écrire ? Que faire avec une classe dont les élèves ne s’entendent pas entre eux ? Toutes les sanctions sont-elles efficaces ? Doit-on tenir compte des problèmes sociaux des élèves lors de l’évaluation ?
● Questions à caractère plus directement didactique : Pour le rythme, faut-il s’aligner sur les plus lents ou les plus rapides ? Comment aider les élèves en difficultés au sein d’une grosse classe ? À quand des petites classes pour enseigner les langues modernes ? Il faut des réformes.
● Questions personnelles : Peut-on réagir aux commentaires négatifs d’un maitre de stage ? Comment réagir quand un élève vous fait des confidences ?
● Questions organisationnelles/institutionnelles : Quels sont les documents à remettre aux élèves en début d’année ? Comment trouver sa place au sein d’un groupe de professeur ? Quel est le rôle du titulaire (professeur principal) ? Que faire pour que ce métier ne soit plus dévalorisé ? Comment expliquer une telle disparité de niveaux entre élèves qui sortent tous d’une 6e primaire ? Pourquoi les politiques ne se penchent-ils pas plus sur les questions d’inégalité scolaire ?

Sans entrer dans une analyse détaillée qui ne trouve pas sa place ici, on constate une évolution dans le questionnement par rapport aux étudiants de 2e année : apparition plus fréquente des « pourquoi », précision de certaines questions plus techniques, questionnement d’ordre systémique, etc. Ces questions révèlent aussi une meilleure connaissance du terrain, une perception non fantasmée du métier et un souci des valeurs.

La formation doit offrir des moments, des dispositifs qui peuvent donner corps aux questionnements réflexifs et proposer, dans le partage social qu’induit ce type de dispositifs, des pistes de réflexion et de solutions plus ou moins satisfaisantes. Mais c’est dans le processus même de construction de ces réponses plutôt que dans les réponses elles-mêmes, toujours provisoires et incomplètes, que tient le développement professionnel et que la trivialité de la pratique a une chance de satisfaire les intentions et l’ambition du formateur.