Instruire pour révolter

Pelloutier, l’animateur des Bourses du travail, voulait que l’ouvrier français puisse « connaitre les causes de sa servitude » et « discerner contre qui doivent être dirigés ses coups ». Il pressent que l’État, « sauvegarde des hautes classes », ne laissera pas facilement l’école aux mains des prolétaires. Pourquoi briserait-il de lui-même ce qui est, d’après Pelloutier, « son meilleur instrument de domination » ?

C’est pour conquérir la science de son malheur que le mouvement ouvrier naissant s’efforce d’inventer ses propres méthodes d’éducation en suivant les mêmes principes d’autonomie ouvrière et d’action directe qui guident son action syndicale. Et ce bouillonnement social et pédagogique, aujourd’hui oublié, se fixe un objectif : « Instruire pour révolter. »

BRISER LE MONOPOLE DU SAVOIR

Le XIXe siècle vient parachever un lent et long processus d’alphabétisation amorcé par la Réforme et la Contre-Réforme. Mais, loin d’émanciper les dominé·e·s, cet enseignement vise d’abord le contrôle des corps et des esprits à travers une forme scolaire spécifique — la méthode simultanée — avec ses classes de niveau, ses pupitres, son estrade, ses classements et ses évaluations chiffrées, etc.

« Les prémices des méthodes actives ont leur source dans ce combat. »

C’est cet agencement que bousculent les écoles mutuelles. Le maitre n’y occupe plus une place centrale puisqu’il transmet d’abord la leçon à quelques élèves moniteurs qui la dispensent ensuite à leurs pair·e·s. Le système séduit une fraction de la classe dirigeante parce qu’il permet, en quelques mois, d’apprendre à écrire et à lire et qu’il ne nécessite qu’un instructeur pour une centaine d’élèves — voire plus. Mais, il n’est pas anodin d’affirmer que tout le monde peut apprendre à tout le monde et de remettre en question le monopole du maitre sur le savoir : « Il est facile de sentir combien la méthode mutuelle est vicieuse, puisque les enfants apprennent de bonne heure à ne compter pour rien l’autorité de l’âge, à n’avoir confiance que dans le mérite qu’ils se persuadent avoir[1]Vicaire du diocèse d’Amiens, Nouveau traité des écoles primaires, 1826, cité par B. Michel dans la revue Dialogue n° 106.. » D’autant qu’à en croire Philémon, vétéran de la Commune de Paris, ces écoles furent des pépinières révolutionnaires : « Parmi les leaders de la Première Internationale, on trouve beaucoup d’anciens élèves de l’école mutuelle. Je me suis quelquefois demandé si l’habitude d’enseigner contractée à l’école par beaucoup d’enfants de ma génération n’avait pas formé cette pépinière d’ouvriers qui préparèrent dans les associations et les réunions publiques la chute de l’Empire[2]Philémon, cité dans G. Duveau : Les Instituteurs, 1962.. »

De quoi nourrir une obsession disciplinaire pour remettre l’ordre scolaire au service de l’ordre social, patriarcal et colonialiste. Si l’enseignement simultané s’impose, c’est parce qu’il anesthésie la puissance du collectif et repose sur l’autorité hiérarchique du maitre. Il préserve ainsi le système de toute subversion afin de « clore l’ère des révolutions », selon le vœu de Jules Ferry.

Ce n’est donc pas du côté de l’école que les opprimé·e·s chercheront le chemin de leur émancipation. Le savoir, ils et elles entendent le conquérir eux-mêmes — et à tout âge — en empruntant les voies d’une paradoxale autodidaxie de classe : « Ils lisent, ils écrivent, ils s’organisent, ils s’associent, c’est bien le fait radicalement nouveau (donc révolutionnaire à sa façon) dont on prend conscience ; et c’est sur ce fait de la promotion ouvrière, de l’autonomie ouvrière, de l’initiative ouvrière que les années 1840 ont fondé d’immenses espoirs. C’est peut-être même cela qu’on appelait alors spécifiquement socialisme[3]M. Aghulon dans L’Atelier : organe spécial de la classe laborieuse. 1840- 1850, 1978.. »

LA NUIT DES PROLÉTAIRES

Exhumant des archives oubliées, Jacques Rancière a montré comment des prolétaires ont pris la plume, comme leurs parents avaient pris la Bastille. « Prise de parole, prise d’écriture […] un remarquable apprentissage et la réalisation, même provisoire et partielle, d’un grand rêve : l’accès au monde du langage et des mots. » Artisan·e·s, ouvrier·e·s autodidactes s’inventent une écriture d’action directe qu’ils et elles autodiffusent. Au service de la machine économique le jour, la nuit, ces prolétaires vont forger leurs propres savoirs.

Dès 1848, des fouriéristes lancent une revue baptisée L’Éducation nouvelle (première occurrence d’une expression promise à un riche avenir) et militent pour un enseignement intégral développant toutes les facultés physiques, intellectuelles et morales de l’enfant — pour lesquels ils revendiquent aussi des droits. Féministe radicale, Pauline Roland rédige, avec Pérot et Lefrançais, le Programme d’enseignement de l’Association fraternelle des instituteurs, institutrices et professeurs socialistes où s’esquisse une nouvelle pédagogie. Mais, cette prétention à s’émanciper insupporte le pouvoir. Pour le comte de Montalembert, corédacteur avec Falloux et Thiers de la loi sur l’enseignement de 1850, « Quel est le problème aujourd’hui ? C’est d’inspirer le respect de la propriété à ceux qui ne sont pas propriétaires ».

Avec la Commune de Paris, en l’espace de quelques jours, l’enseignement deviendra, public, laïc, gratuit et… intégral. Classements, châtiments et inspections sont abolis grâce, entre autres, à l’action de la Société de L’Éducation nouvelle. Jamais programme ne fut aussi ambitieux : « Il est nécessaire, écrit Henri Bellenger dans Le Vengeur du 7 mai 1871, que l’enfant passe insensiblement de l’école à l’atelier, devienne en même temps capable de gagner sa vie et apte au travail intellectuel ; il faut que chaque ouvrier, chaque homme occupé à un travail physique puisse écrire un livre, avec sentiment et talent, sans quitter son établi. »

L’UNIVERSITÉ DE L’OUVRIER

C’est au sein de la Fédération des Bourses du travail que Fernand Pelloutier va distiller son idéal libertaire, celui, dit-il, qui consiste en « l’art de se cultiver et cultiver suffisamment les autres pour que les hommes puissent se gouverner et jouir eux-mêmes ». Ni pédagogue ni même éducateur, Pelloutier a, malgré tout, consacré sa vie à « apprendre et agir », selon la formule de Sorel. À la différence des Universités populaires qui fleurissent alors, les Bourses se présentent comme des écoles de solidarité agissante et surtout des universités de l’ouvrier et non pour l’ouvrier. « Instrument total de lutte, de l’organisation jusqu’à la révolution, en passant par l’éducation ouvrière » (Julliard), on s’y emploie à s’instruire entre opprimé·e·s à travers des bibliothèques, mais aussi des cours professionnels où les syndiqué·e·s se forment et se perfectionnent ensemble. On y caresse même le rêve de créer des écoles primaires (mais le projet tourne court).

Une soif de savoir qui irrite le patronat : « Un ouvrier maçon n’a pas besoin de connaitre la géographie ! », s’emporte M. Villemin de la Fédération nationale du bâtiment et des travaux publics. « Un ouvrier maçon, répondent les syndiqués, a besoin de connaitre la géographie. Entendons-nous : […] les syndiqués du bâtiment n’ont pas la prétention d’obliger tout compagnon maçon à réciter par cœur les sous-préfectures. […] Par géographie, le grand entrepreneur désigne tout ce qui n’entre pas dans le cadre resserré de la spécialité en laquelle se classe le travailleur. Et, c’est ce cadre que les syndicats veulent élargir pour permettre à l’ouvrier de comprendre l’ensemble du travail, d’apprécier le rapport que les diverses parties présentent entre elles, de devenir un professionnel complet et non une aveugle machine à produire […]. Les syndiqués du bâtiment veulent, en un mot, des artisans achevés aptes à se servir des machines et non des manœuvres ignorants, bons seulement à tenir les machines[4]Cité par M. Lépine, L’Hécatombe invisible, Enquête sur les morts au travail, 2023.. »

VERS UNE PÉDAGOGIE D’ACTION DIRECTE

Le syndicalisme d’action directe se questionne aussi sur les pratiques d’enseignement, convaincu que le succès du résultat est lié au choix de la méthode utilisée. Le travail éducatif ne précède pas l’action révolutionnaire, il s’en nourrit et la nourrit dans un processus dynamique et dialectique. « Le peuple seul peut et doit recueillir les éléments de son instruction », affirme Fernand Pelloutier. D’ailleurs, les formes traditionnelles de l’éducation ouvrière — compagnonnage, tuilage — ne rappellent- elles pas les principes de l’enseignement mutuel ?

De nouvelles pratiques s’élaborent au sein de Cercles ouvriers. Les témoignages sont peu nombreux, comme souvent lorsqu’on s’intéresse à l’histoire d’en bas… C’est là, dit-on, que nait la lecture en arpentage, appropriation collective d’un ouvrage que l’on retrouvera plus tard au sein des maquis de la Résistance. Pelloutier propose d’adjoindre aux Bourses un Musée du travail où seraient exposés tous les secrets de la production et de l’économie. Il y voit « la plus complète et la plus éloquente leçon de socialisme et de révolution ». Pour « dévoiler les mensonges sociaux », il propose d’« offrir au peuple le moyen de dégager lui-même les phénomènes sociaux et, de ces phénomènes, toute leur signification. Et pour cela, lui mettre sous les yeux ce qui est la matière même des sciences sociales : les produits et leur histoire […]. »

Enseignement mutuel, instruction intégrale, matérialiste et critique, appropriation et production collective de savoirs, pédagogie d’action directe (la formule est du syndicaliste révolutionnaire Albert Thierry) : les prémices des méthodes actives ont leur source dans ce combat des dominé·e·s. Ce n’est que plus tard que l’énergie de cette Éducation nouvelle sera captée par des savants, des universitaires, des médecins, etc. qui la videront de sa puissance politique et révolutionnaire. À quelques exceptions près cependant : quand le mouvement coopératif qui s’est constitué autour d’Élise et de Célestin Freinet se dote d’une revue, il choisit comme titre L’Éducateur prolétarien, une façon de se revendiquer aussi de cette longue histoire méconnue…

Notes de bas de page

Notes de bas de page
1 Vicaire du diocèse d’Amiens, Nouveau traité des écoles primaires, 1826, cité par B. Michel dans la revue Dialogue n° 106.
2 Philémon, cité dans G. Duveau : Les Instituteurs, 1962.
3 M. Aghulon dans L’Atelier : organe spécial de la classe laborieuse. 1840- 1850, 1978.
4 Cité par M. Lépine, L’Hécatombe invisible, Enquête sur les morts au travail, 2023.