J’ai appris le racisme à l’école

Je me suis replongé dans mes souvenirs, de l’innocence du cocon de mon école fondamentale à aujourd’hui. Je témoigne de mon vécu d’élève racisé.

L’innocence du cocon

Mes premiers pas se sont faits dans une petite école catholique, à Ixelles. On pourrait la qualifier de cosmopolite, mais à l’époque, ce mot n’existait pas dans mon vocabulaire. Pour moi, c’était simplement l’endroit où j’ai appris à lire, à écrire et où j’ai décroché mon CEB.

Dans cette école, les choses étaient simples. Nous étions un groupe-classe ayant grandi ensemble, soudé par les années. La couleur de peau n’était pas un critère de jugement, pas plus que l’appartenance à tel ou tel milieu social. Nous étions des enfants, des élèves, un point c’est tout.

Les premiers incidents

J’ai quitté ce cocon pour aller en secondaire à Watermael-Boitsfort, toujours près de la maison. Nous sommes partis avec une grande majorité des élèves de ma classe et nous avons été séparés dans les quatre classes. La mécanique était toujours la même avec un peu moins de diversité, un peu plus de bourgeoisie et quelques remarques un peu particulières. C’est ainsi que pour la première fois les élèves « catégorisés », c’est-à-dire les Noirs, avons commencé à nous rapprocher dans la cour de récré. C’était le point de départ de la stigmatisation. Non pas celle des élèves envers d’autres élèves, mais des enseignants et éducateurs par rapport à nous. J’étais plutôt bon élève et surtout un bon garçon. J’étais le délégué de classe. J’étais gentil avec tout le monde. J’avais l’impression d’être apprécié. Ce n’était pas toujours le cas pour mes autres amis.

Un jour, j’ai été convoqué par le préfet de discipline pour des actes de vandalisme commis à la fête de l’école. Nous avons faussement été accusés d’avoir commis des actes de violences et dégradation du matériel. Accusés à tort, évidemment. Une première expérience discriminante. À la fin de ma première secondaire, mon enseignante titulaire a convoqué mon ami Denis, petit de taille et blanc de peau. L’éducateur et cette « enseignante » ont tenté de convaincre Denis et sa mère que, nous, les copains noirs étions de mauvaises fréquentations et qu’il ne fallait pas rester avec nous. Quand Denis m’a expliqué cela, j’ai trouvé cela particulier.

Le poids de l’institution et l’orientation

En 2e secondaire, cette autre enseignante avait l’air d’en avoir après moi. Jusqu’à ce jour, je n’ai pas compris ce que j’avais fait.

Je m’asseyais à l’avant de la classe pour mieux voir le tableau, car j’étais myope. C’est là que madame Verbesselt me crie « Leopold ! On n’est pas dans la brousse ici ! » Toute la classe rit. Je ne savais pas ce qu’était la brousse… Cela devait avoir un rapport avec l’Afrique. Elle m’attaquait souvent frontalement.

Plus tard, le directeur de l’école m’a convoqué, j’ai été invité à éviter de trainer avec les garçons noirs, car ce sont de « mauvaises fréquentations ». Il est intéressant de noter que ces mauvaises fréquentations étaient toutes à mon mariage.

J’ai voulu changer d’école pour aller chercher un établissement avec davantage de diversité et au dernier moment ma mère m’a laissé dans l’école. J’y ai entamé ma troisième année de secondaire : le seul élève noir de la classe. Les autres avaient été poussés vers la sortie ou alors nous étions séparés dans les classes. J’ai compris plus tard que c’était une bonne idée de ma mère. Elle aussi ayant effectué sa scolarité à Bruxelles, dans les années 70-80, il fallait être « préparé à ce genre de choses ».

Les stratégies de survie ou d’adaptation

Mon prénom est Leopold, mon père m’a nommé comme ça parce qu’il savait que « j’allais devenir un grand homme ». J’ai eu affaire à deux « Grands » Léopold à l’école. Le roi Léopold II dit le roi bâtisseur dépeint comme un héros. J’avais d’ailleurs honte de ce prénom sans connaitre à l’époque les atrocités qu’il avait commises au Congo, mon pays d’origine, et ensuite Léopold Sédar Senghor, le grand Léopold, cet homme africain à l’Académie française. Mon professeur de français a dit quelque chose que je pensais très juste à l’époque : « Il est tout de même un peu honteux pour nous que ce soit une personne comme celle-ci, qui soit instigateur de la francophonie. » Des phrases comme celle-ci, il y en avait beaucoup de la part de plusieurs enseignants et j’étais parfois d’accord avec eux. L’école, d’une manière sobre et bienveillante, nous fait comprendre que nous devons être à notre place, nous les Noirs, et notre place, elle est en dessous et donc il faut se faire petit et rentrer dans la case.

« J’étais ce que les colons belges appelaient  un évolué . »

L’héritage et le regard d’aujourd’hui

J’ai passé toutes mes secondaires dans cette école, j’en garde un bon souvenir, mais c’est bel et bien à l’école que j’ai découvert le racisme. Non pas d’un enfant à un autre enfant, mais bel et bien de l’institution envers les afrodescendants. Nous étions six Noirs à avoir notre CESS et pourtant nous étions bien plus au premier cycle, j’ai compris que le mécanisme était de faire partir ceux qui gênaient. Ceux qui s’adaptaient pouvaient rester. J’ai été délégué de classe tous les ans, j’étais le Noir gentil, pas trop dérangeant alors qu’en fait j’avais juste un peu plus d’empathie que les autres. Aujourd’hui, j’arrive à faire la différence entre ce qu’est le racisme et les discriminations. Nous étions classés et moi, j’étais ce que les colons belges appelaient « un évolué » à l’époque coloniale. L’État belge tolérait ce genre d’individus. Je ne suis pas en colère pour autant, je trouvais refuge dans mes figures sportives et musicales. Ma chanson préférée encore aujourd’hui est Banlieusards de Kery James. Elle commence par : « On n’est pas condamné à l’échec. »

J’invite les enseignants à se rendre compte de l’impact positif et négatif qu’ils peuvent avoir sur leurs élèves en pleine construction et à ne pas les condamner à l’échec sur des critères de race. Parce que les races, c’est un truc d’animaux, nous sommes des êtres humains dans nos différences culturelles, et je trouve cela très beau.