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Jean Lapin et Le petit Chose cent ans plus tard

Censurer la lecture à voix haute, pratique courante à d’autres époques, n’est plus de notre temps. N’ayons plus peur de raconter des histoires aux enfants, c’est au programme !

Jean Lapin, patte en l’air à l’arrivée d’un trousseau de clefs

Le plus âgé de l’étude avait onze ans. Onze ans, je vous demande ! Et le gros Serrières qui se vantait de les mener à la baguette !… 

Moi, je ne les menais pas à la baguette. J’essayais d’être toujours bon, voilà tout. 

Quelquefois, quand ils avaient été bien sages, je leur racontais une histoire… Une histoire !… Quel bonheur ! Vite, vite, on pliait les cahiers, on fermait les livres ; encriers, règles, porte-plume, on jetait tout pêle-mêle au fond des pupitres ; puis, les bras croisés sur la table, on ouvrait de grands yeux et on écoutait. J’avais composé à leur intention cinq ou six petits contes fantastiques : les Débuts d’une cigale, les Infortunes de Jean Lapin, etc. Alors, comme aujourd’hui, le bonhomme La Fontaine était mon saint de prédilection dans le calendrier littéraire, et mes romans ne faisaient que commenter ses fables ; seulement j’y mêlais de ma propre histoire. Il y avait toujours un pauvre grillon obligé de gagner sa vie comme le petit Chose, des bêtes à bon Dieu qui cartonnaient en sanglotant, comme Eyssette (Jacques). 

Cela amusait beaucoup mes petits, et moi aussi cela m’amusait beaucoup. Malheureusement, M. Viot n’entendait pas qu’on s’amusât de la sorte. 

Trois ou quatre fois par semaine, le terrible homme aux clefs faisait une tournée d’inspection dans le collège, pour voir si tout s’y passait selon le règlement… Or, un de ces jours-là, il arriva dans notre étude juste au moment le plus pathétique de l’histoire de Jean Lapin. En voyant entrer M. Viot toute l’étude tressauta. Les petits, effarés, se regardèrent. Le narrateur s’arrêta court, Jean Lapin, interdit, resta une patte en l’air, en dressant de frayeur ses grandes oreilles. 

Debout devant ma chaire, le souriant M. Viot promenait un long regard d’étonnement sur les pupitres dégarnis. Il ne parlait pas, mais ses clefs s’agitaient d’un air féroce : « Frinc ! frinc ! frinc ! tas de drôles, on ne travaille donc plus ici ! » J’essayai tout tremblant d’apaiser les terribles clefs. « Ces messieurs ont beaucoup travaillé, ces jours-ci, balbutiai-je… J’ai voulu les récompenser en leur racontant une petite histoire. » 

M. Viot ne me répondit pas. Il s’inclina en souriant, fit gronder ses clefs une dernière fois et sortit. Le soir, à la récréation de quatre heures, il vint vers moi, et me remit, toujours souriant, toujours muet, le cahier du règlement ouvert à la page 12 : « Devoirs du maitre envers les élèves. » 

Je compris qu’il ne fallait plus raconter d’histoires et je n’en racontai plus jamais. Pendant quelques jours, mes petits furent inconsolables. Jean Lapin leur manquait, et cela me crevait le cœur de ne pouvoir le leur rendre.1 

Quel pleutre ce maitre d’études !

Ce n’est pas toujours prudent de confronter de bons vieux souvenirs avec la réalité. J’ai eu récemment l’étourderie, de rechercher au fin fond de ma bibliothèque — bien mal m’en a pris — cette scène du petit Chose où le héros lit à voix haute les aventures de Jean Lapin à une classe émerveillée. « Une histoire !… Quel bonheur ! Vite, vite, on pliait les cahiers, on fermait les livres ; encriers, règles, porte-plume, on jetait tout pêle-mêle au fond des pupitres ; puis, les bras croisés sur la table, on ouvrait de grands yeux et on écoutait. »  

Je gardais en mémoire l’irruption dans l’étude du terrible surveillant général, le blâme humiliant adressé au gentil maitre d’étude, la fin du bonheur de la lecture, le désespoir des enfants (et le mien…). « mes petits furent inconsolables. Jean Lapin leur manquait, et cela me crevait le cœur de ne pouvoir le leur rendre. » 

Or quelque quarante ans plus tard, je réalisai soudain que le petit Chose n’était rien moins qu’un pleutre pétrifié par la plus insignifiante agitation d’un trousseau de clefs (je me souvenais aussi de cette manie menaçante du persécuteur de Jean Lapin) et par la plus petite présentation d’un cahier officiel (« Devoirs du maitre envers les élèves ») ouvert à la page 12.  

Désolée, j’ai relu plusieurs fois — la fin du chapitre : « Je compris qu’il ne fallait plus raconter d’histoires et je n’en racontai plus jamais. »  

Ah ! le veule, le froussard, le poltron, le pusillanime, le couard ! Les synonymes me font défaut pour exprimer ma déception, et mon mépris à l’encontre d’un maitre pas même capable d’imaginer un tour de rôle des enfants volontaires (tous l’auraient été, il aurait fallu tirer au sort) pour faire le guet au coin du couloir afin de prévenir l’arrivée du terrible ennemi de Jean Lapin, (et des enfants), censeur de la lecture à voix haute. 

Lire à voix haute : une conquête du XXe siècle

Il en faudrait beaucoup plus, pour m’empêcher de faire ce qu’il y a de mieux pour permettre aux enfants d’entrer en lecture ! D’ailleurs, et mon mérite d’irréductible résistante aux persécutions hiérarchiques en diminue d’autant, j’aurais le soutien du ministère lui-même qui dans son Projet de documents d’application des programmes de l’école élémentaire rappelle — comme « en passant », mais ne boudons pas notre satisfaction — l’importance de la mise en relation (sans oublier bien sûr l’apprentissage express, rapide, systématique, automatique, au plus vite… de la correspondance graphème-phonème) des jeunes lecteurs avec des textes littéraires, par la lecture du maitre, y compris au Cycle 3 où elle « continue d’occuper une place privilégiée ». Cette dernière citation n’est pas extraite du Petit Chose, tout lecteur averti l’aura compris. 

Il est vrai, qu’à l’époque de Daudet — son roman, autobiographique, a été publié en 1868 — la littérature pour la jeunesse était totalement absente des textes officiels du ministère de l’Instruction publique. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Dans le texte officiel, la littérature pour la jeunesse est citée deux fois. Mais, et cela m’interroge, fort bien entourée :  

page 8 : « Lire des textes variés qui suscitent réellement l’intérêt des enfants (contes traditionnels, littérature de jeunesse, documents ou fiction sur des questions scientifiques…). 

page 12 : … des lectures (issues du patrimoine national ou international, de la tradition ou de la littérature de jeunesse contemporaine)… » 

Le petit Chose m’a bien déçue. Mais allez !, je ne lui en veux pas. S’il revivait à notre époque, il pourrait tranquillement faire le bonheur des petits (et des plus grands) en leur lisant les aventures de tous les Jean Lapin de la planète. Au moment où l’on répertorie à l’envi les plus belles conquêtes du XXe siècle, je suis bien aise d’inscrire celle-ci au bas de la liste avant qu’elle ne soit close : Jean lapin a enfin conquis un droit de cité tout ce qu’il y a de plus officiel à l’école et ne restera plus jamais « une patte en l’air, en dressant de frayeur ses grandes oreilles » au féroce tintement des clés hiérarchiques : « Frinc ! frinc ! frinc ! tas de drôles, on ne travaille donc plus ici ! » 

Qu’on se le dise donc et qu’on en prenne acte. 

Et que vivent les lectures.