J’peux pas, j’ai aquaponie (dernière partie)

Dernier épisode du projet interdisciplinaire de cette classe de 6e électromécanique : le départ pour Malte.

On est dans le train ! Liège-Francfort, Francfort-Munich, train de nuit Francfort-Rome, arrêt à Rome en auberge de jeunesse, train-couchette Rome-Syracuse, bus Syracuse-Pozzallo, ferry Pozzallo-Malte. Une sacrée aventure qui a lié le groupe. Nous organisons un Conseil à Rome sur une terrasse au soleil. Il y a une question à éclaircir : où pourra-t-on fumer lorsque nous serons ensemble à la villa ? Certains s’opposent fermement à ce que l’on puisse fumer, même dans le jardin. D’autres ne voient pas le problème si c’est à l’extérieur. Un des professeurs prend la parole de manière sauvage pour donner son avis. Il s’énerve parce que le débat est trop long : « Parfois, il faut trancher ! » L’élève qui préside le Conseil lui rappelle alors qu’il faut lever la main pour demander la parole. Je réalise qu’il est difficile de rentrer dans nos Conseils sans y avoir été invités tout au long de l’année. En même temps, je suis heureuse de voir à quel point les élèves se sont approprié les techniques du Conseil. Élève ou prof, le cadre est le même pour tout le monde.

Le tableau d’affichage

Nous arrivons à la villa. On s’installe, les chambres avaient été pensées pendant le dernier Conseil à Rome. Nous trouvons un cadre accroché au mur et nous nous en servons pour afficher le planning de la journée, le tableau des tâches, l’ordre du jour du Conseil, les décisions prises avant et pendant le voyage. Il y a un responsable affichage. Nous faisons un Conseil après chaque repas du soir. Je le préside au début, puis, très vite, les élèves s’emparent de la responsabilité. Certains se portent volontaires pour organiser la journée du lendemain : où va-t-on ? Comment se rendre là-bas ? Combien ça va nous couter ? Comment et à quelle heure revient-on ? Etc.

Les sorties

La question du Conseil du soir était : « Jusqu’à quelle heure pouvons-nous sortir ? » Les élèves avaient écrit la charte de voyage en collaboration avec la direction et c’était très vague sur cette question. Les mères inquiètes qui m’avaient téléphoné avant le voyage (parfois pendant plus d’une heure) m’avaient dit à quel point elles me faisaient confiance. Sous-entendu : « Vous avez intérêt à ce qu’il ne lui arrive rien ! » Elles m’avaient demandé de ne rien leur dire. Elles voulaient qu’ils profitent sans s’inquiéter de leur mère qui s’inquiète ou des profs qui s’inquiètent parce que leurs mères s’inquiètent. Bref, le poids de la responsabilité était en grande partie sur nos épaules et il fallait négocier avec les élèves. Ils sont sortis tous les soirs et nous décidions ensemble de l’heure de rentrée en fonction des activités à faire le lendemain. Il ne manquait personne à l’heure de rentrée et ils étaient tous à l’heure le matin.

Bien sûr, il y a eu des débordements, mais ils les faisaient la nuit, puis nettoyaient tout avec qu’on ne se lève. Comment je suis au courant ? Ils m’ont envoyé une compile vidéo de toutes leurs bêtises de la nuit à la fin de l’année. J’étais contente de ne pas avoir été au courant pendant le voyage, mais après coup, ça m’a fait beaucoup rire !

L’installation du système aquaponique

L’installation du système aquaponique a pris plus de temps que prévu. Mon collègue et moi l’avions démonté puis conduit à Paris pour qu’il soit envoyé chez notre partenaire à Malte dans la ferme en permaculture. Quand nous sommes arrivés, nous avons dû le remonter entièrement, nettoyer un emplacement où nous pouvions le placer puis le raccorder à l’électricité. Ce ne fut pas une mince affaire… et nous étions trop nombreux pour travailler en même temps sur l’installation.
Un groupe d’élèves a alors commencé à travailler dans les champs. Ils n’étaient pas contents ! Le jour où le système s’est mis à fonctionner, toute la classe a applaudi et nous avons bu un verre à la santé du groupe !

Nous avions imaginé, avant le voyage, créer une boite demandes/remerciements/critiques. Nous avons finalement oublié de la mettre en place et je le regrette parce qu’il y a des tensions qui auraient pu être traitées en Conseil grâce à cela.

Après le voyage

Au retour, c’était comme un rêve qui venait de se terminer, nous avions du mal à croire que ça s’était vraiment passé. Mon objectif de départ est atteint : ils ont tous eu envie de communiquer dans une langue étrangère et beaucoup veulent repartir. Certains parlent même de partir à l’étranger pour un an. Ils ont présenté leur qualification par groupe à un jury, en juin et tous l’ont réussi. Ils ont obtenu un Europass Mobility, une sorte de diplôme européen qui atteste des compétences qu’ils ont acquises à l’étranger. Beaucoup d’élèves me disent à la fin de l’année que le projet leur a redonné gout à l’école et qu’ils ont décidé de continuer leurs études.

« C’était comme un rêve qui venait de se terminer. »

Ils ont l’air d’avoir oublié leur objectif de base : « On va se faire des putes ! » et le responsable capotes n’a jamais pris la parole au Conseil. Il a dû y avoir des histoires, mais ils n’ont pas trouvé opportun de m’en faire une vidéo, ouf !

La direction est ravie : c’est une super pub pour l’école, un bon moyen de valoriser la filière qualifiante dans les médias. J’ai entendu plusieurs fois de leur part au cours des dernières années que je voyais trop grand, qu’il fallait de plus petits projets, qui n’impliquent pas trop de professeurs et qu’il ne fallait surtout pas désorganiser l’école. Ils ont l’air d’avoir changé d’avis.

Cette année, je ne dois plus faire le tank (comme dirait la direction), il s’est passé quelque chose. Les profs, les élèves et la direction y croient. C’est pour du vrai. On peut imaginer un projet interdisciplinaire ambitieux, être financés pour réaliser celui-ci, voyager, rêver. Cependant, je décide de m’y prendre autrement. Cette année, je travaille d’abord en 5e et je leur propose qu’on se lance dans un projet ensemble, sans obligation, pour pouvoir partir en 6e. Nous imaginons le projet ensemble : élèves, profs de cours généraux et profs d’atelier. Ça prend beaucoup plus de temps évidemment. La demande de financement n’est pas encore écrite, ce qui veut dire que si les élèves ne se mobilisent pas, le projet n’aura pas lieu. Il me semble que c’était le point faible du projet à Malte : l’obligation de résultat.

Ce qui reste encore difficile aujourd’hui, c’est que nous devons nous organiser entre professeurs qui n’avons pas le même rapport au travail et qui n’avons pas l’habitude de travailler ensemble. C’est d’ailleurs ce qui a été très problématique lors de la préparation du système aquaponique et ce qui a été relevé plusieurs fois par les élèves. Je sentais qu’ils s’énervaient parfois en disant : « Comment ça se fait que nous (les élèves) on arrive à s’organiser en Conseil et pas vous (les profs) ? » Vous m’imaginez commencer un Conseil avec mes collègues qui n’ont jamais fait de pédagogie institutionnelle et leur demander de lever la main pour prendre la parole, de les couper pour respecter l’ordre du jour, même faire et approuver l’ordre du jour serait problématique. Les adultes se sentent vite infantilisés et ils ne disent alors plus rien, la communication est rompue. Comment faire alors pour collaborer avec des collègues qui n’en ont pas envie ou qui ne savent pas comment s’y prendre ? J’y travaille, c’est l’une des questions centrales de notre équipe de pédagogie institutionnelle[1]Épi : groupe d’enseignants qui réfléchissent ensemble à leurs pratiques en lien avec la PI. au sein de l’école. 

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 Épi : groupe d’enseignants qui réfléchissent ensemble à leurs pratiques en lien avec la PI.