J’peux pas j’ai Evras

Rencontre avec Stéphanie, infirmière spécialisée en santé communautaire.
Elle travaille dans un service de promotion de la santé à l’école (PSE) et intervient dans les écoles d’une commune bruxelloise dans le cadre de l’Evras.

Pouvez-vous m’expliquer en quoi consiste le travail d’une infirmière dans une structure comme la vôtre ?

Travailler dans un PSE, c’est faire le choix de sortir des soins curatifs pour rentrer dans un domaine plus préventif de promotion de la santé. Il y a encore du médical, la vaccination, par exemple, mais ce que j’aime dans mon travail, ce sont les animations qu’on fait dans les écoles concernant l’éducation à la santé.

J’ai à ma charge trois écoles, une école fondamentale, une école secondaire d’enseignement spécialisé et une école secondaire d’enseignement général et qualifiant. J’ai la chance de brasser une population assez large notamment en ce qui concerne l’aspect socioéconomique du public de ces différentes écoles.

Est-ce que c’est vous qui choisissez les thèmes, la fréquence des animations ou ce sont les écoles qui font des demandes ?

Il peut y avoir des demandes. Un enseignant se rend compte qu’il y a un problème de harcèlement dans sa classe et il peut se tourner vers nous pour avoir du soutien et des pistes d’action.

J’aspire à un projet à long terme avec des professeurs impliqués pour réfléchir à quelle thématique et comment les mettre en place de la maternelle à la fin du primaire. J’ai essayé, mais c’était une structure de trop au sein de l’école. Les réunions se faisaient sur le temps de midi, une fois par mois, cela ne me semblait un minimum, mais c’était beaucoup pour les enseignants, car ils ont déjà plein de réunions pour les conseils de classe, d’autres projets dans l’école, des TP, et d’autres acronymes que je ne comprends pas.

Quelle collaboration avec l’enseignant ? Est-ce que vous préférez qu’il reste en classe ou pas ?

Ça dépend. En maternelle, c’est bien que l’institutrice soit présente. Ça sécurise les enfants, elle peut rebondir par la suite. Mais, avec les plus grands, la présence de l’enseignant peut limiter la parole des élèves, je préfère qu’il ne soit pas présent.

J’ai entendu parler d’une semaine Evras proposée aux écoles. Qu’est-ce que c’est ?

En fait pour nous qui l’organisons avec des partenaires comme l’asbl 0’yes, une Amo, des centres de planning familial, c’est une semaine, mais pour les élèves de 5e secondaire, c’est une partie de journée ! On accueille les groupes et on explique les objectifs et l’organisation du parcours.

Les jeunes peuvent choisir deux animations dans cinq catégories :

  • le relationnel avec des ateliers qui abordent les questions de l’amour, de la prévention ou les clichés liés à la sexualité dans la pornographie, mais aussi les addictions ou autres questions que les jeunes amènent ;
  • respect avec des ateliers sur le thème du consentement ou des stéréotypes ;
  • planning et contraception avec les questions liées à la contraception et aussi les relations amoureuses sous différentes facettes ;
  • IST/VIH pour sensibiliser aux situations à risque pour la transmission des infections sexuellement transmissibles ;
  • protection d’un atelier pour tout savoir sur les préservatifs et aussi comment en parler avec son partenaire.

Ça se passe comment ? Est-ce qu’il y a des résistances ou des choses que vous observez au fil de votre expérience ?

J’ai l’impression que les résistances sont comme des redites de ce qu’ils entendent à la maison. On l’a très fort senti quand le décret est passé. On avait l’impression que certains élèves ne savaient pas pourquoi ils s’opposaient, mais, ça les plaçait en conflit de loyauté avec les croyances et les pratiques de leur famille. On ne va pas et ne voulons pas les faire changer d’idée avec un atelier de deux heures, mais amener une autre façon de penser ou plutôt de pouvoir se dire qu’il y en a qui pensent et agissent autrement, que ça existe. Essayer de rendre le jeune autonome dans sa vie, dans sa réflexion et dans ses plaisirs. C’est déjà quelque chose quand le jeune est en classe et entend même s’il n’est pas prêt à participer.

Est-ce que vous avez du temps pour réfléchir, déconstruire reconstruire les animations ?

Ce matin, j’ai travaillé sur une animation qu’on va donner demain dans une classe de cinquième et sixième primaire, en partenariat avec le planning familial. Co-animé avec quelqu’un avec qui on est en confiance, c’est rassurant. On a réussi à mettre en place quatre animations sur l’année, condensée sur un mois et demi, dans les deux classes différentes. Ça nous permet de comprendre la dynamique de la classe et de ne pas nous précipiter dans des questions qui pourraient heurter les élèves. On commence par prendre le temps de faire une charte et d’identifier quels sont les besoins pour pouvoir parler de ces thématiques. Les mêmes choses reviennent : « se respecter », « ne pas juger », mais mine de rien, ça pose des bases communes, et ça nous permet de revenir aux règles qu’on s’est données quand un rire surgit. Moi aussi, je peux parfois être surprise et juger… C’est l’occasion d’en discuter. C’est quoi le jugement ? Est-ce qu’on juge quand on rit ?

On amène aussi des jeux de cohésion de groupe. Par exemple, vous allez partir sur une ile déserte, choisissez cinq objets que vous prenez avec. En individuel. Puis, en sous-groupes, ils doivent se mettre d’accord et garder 5 objets, et puis en groupe classe. On discute ensemble de quelles méthodes et modes de décision, ils ont utilisé ? Est-ce que c’est une personne qui parle pour tout le monde ? Quels sont les avantages et les inconvénients de chaque mode ? Ce sont des apprentissages qui sont importants pour être en groupe. On n’est pas du tout celui obnubilé par la sexualité. Il y a tellement d’autres thématiques à aborder en amont.

Il y a des problèmes de mots et ça demande beaucoup d’attention de laisser parler l’autre. Les élèves n’ont pas toujours le vocabulaire adéquat, ce n’est pas leur but de choquer, mais ils n’ont pas d’autres mots. Les oppositions, je pense que c’est aussi une manière de se faire une place. Il y a vraiment un problème de confiance en soi et d’identité. Et la violence peut être une manière de se faire une place.

Par rapport à la mixité des jeunes dans les groupes, comment faites-vous ?

La plupart du temps, les animations se font en classe mixte, sauf celle sur la puberté. On s’est aussi rendu compte que les cinquièmes étaient trop jeunes pour aborder la question des règles ou de l’éjaculation, alors que les sixièmes avaient des questions. Notre idéal serait de ne pas séparer les filles des garçons, car on aimerait que ce qui se dit chez les filles puisse être entendu chez les garçons. Et vice versa. Mais, aujourd’hui, dans cette école-là, le besoin est de séparer pour que les questions arrivent et la discussion soit possible.

Dans les familles, il semblerait que peu de mères ou de grandes sœurs parlent des règles, c’est donc important d’avoir un temps pour en parler. En début d’animation, on leur demande : « Comment est-ce que vous sentez ? » On est gêné, on n’aime pas. Et à la fin, c’est : ça s’est bien passé. On a appris sur notre corps.

La deuxième animation, c’est le planning familial qui a la main. Ils amènent la question des stéréotypes, des préjugés, de la discrimination. Elle démarre avec les questions des jeunes. On demande à l’avance qu’ils écrivent des questions anonymement et qu’ils les déposent dans une boite.

La troisième animation, on parle des changements du corps. Et là aussi, on part de leurs questions. On veut parler des règles, et les filles, par exemple, bizarrement, elles parlent de la grossesse. Est-ce que c’est possible d’avoir trois enfants en même temps ? J’ai entendu une amie d’une amie d’une amie de ma mère qui en a eu trois d’un coup. On installe un espace pour pouvoir déconstruire, vérifier ce qu’elles ont entendu, voir ce qu’elles ont compris. Comment ça ?

Les garçons ont des questions aussi sur les règles. Pourquoi elles ont des règles les filles ? Comment ça se passe ? Est-ce que c’est vrai qu’elles ont mal ? Est-ce que c’est vrai que ça monte tous les mois ? Ils posent aussi des questions sur l’éjaculation, les boutons… Est-ce que c’est vrai qu’on peut être attiré par un garçon et par une fille ? Comment est-ce que je sais que je suis amoureux ou amoureuse ? Comment est-ce que je sais que quand je serai prête ? Est-ce qu’il faut se marier ?

On a des outils qu’on utilise en fonction des questions à traiter. Cette année, la Fédération des thèses laïques a sorti une vidéo[1]Vidéo de la fédération des centres pluralistes de planning familial : miniurl.be/r-5zt7 sur la puberté qui est bien faite. On la regarde ensemble et puis on en parle : qu’est-ce que vous avez retenu de cette vidéo ? De quoi est-ce que vous avez envie qu’on rediscute ? Quels sont les points qui vous intéressent ? Qui ne vous intéressent pas ?

« Derrière beaucoup de questions, il y a de grosses lacunes concernant l’anatomie. »

Derrière beaucoup de questions, il y a de grosses lacunes concernant l’anatomie. En primaire comme en quatrième secondaire.

J’imagine que vous êtes convaincue de l’intérêt d’avoir rendu les cours Evras obligatoires ?

Oui. J’ai été étonnée des réactions, des résistances, de ce que les gens pouvaient croire. De la méfiance, de la naïveté… Jusqu’à croire que les animateurs allaient se mettre nus pour le cours d’anatomie !

Le travail de la direction de l’école par rapport à l’Evras est très important. Si le directeur est frileux, peu de choses seront possibles, et inversement. À la suite de tous ces remous, un directeur a pris l’initiative d’organiser un café pour les parents sur les animations Evras de son école. Nous étions assez farouches, on ne savait pas du tout à quoi s’attendre. On avait l’impression qu’on allait se retrouver face à des personnes en colère. Et pas du tout, ces parents avaient reçu de fausses informations et la rencontre a suffi à restaurer de la confiance, ils ont vu nos visages, on a expliqué notre travail et répondu à leurs questions. On leur a dit qu’en effet, on n’allait pas convaincre leurs enfants de devenir homosexuels… Le soufflé est retombé.

Est-ce que vous voulez ajouter quelque chose ?

Vous m’aviez parlé de votre question pour ce dossier : est-ce que c’est aux enseignants de porter les animations Evras ou est-ce que c’est mieux triangulé avec un autre service ? Et je repense au podcast Le cœur sur la table « C’est quoi l’amour maitresse » qui raconte comment une enseignante fait avec cette question. Elle la retourne à ses élèves et ils cherchent ensemble. Ça m’a inspiré pour la construction et ma posture dans les animations. Les questions affectives, relationnelles, c’est délicat et on est pris dedans.

Notes de bas de page

Notes de bas de page
↑1 Vidéo de la fédération des centres pluralistes de planning familial : miniurl.be/r-5zt7