La caverne des garçons

Écrire une monographie en pédagogie institutionnelle, c’est écrire pour comprendre, nous dit Irène Laborde. Comprendre des comportements, comprendre des émotions…

Alors je voudrais comprendre ce qui se passe dans la caverne (la classe) quand ce sont des garçons qui l’occupent face à moi qui suis femme, enseignante, écrivaine et mère (… de trois garçons).

« Je vais rechercher des fragments qui racontent ces garçons qui me donnent du fil à retordre. »

Kevin est un de mes élèves. Les évènements se déroulent lors d’un voyage scolaire en Normandie pendant lequel je lis Professeurs de désespoir de Nancy Huston. Activité très intellectuelle dans un autocar occupé par trente-trois garçons survoltés, futurs électromécaniciens, beuglant, fleurant le déodorant bon marché, aux valises bourrées d’alcool et de revues pornos (nous sommes en 2004, ils n’ont pas encore de smartphones). Je soupire. Je les trouve bêtes et brutes, tout gonflés de sève masculine, privés de réflexion complexe et subtile. Et puis cette phrase qui surgit au détour d’une page, les mots de Nancy Huston qui me disent que dans chaque corps, il y a une âme.

Kevin a-t-il une âme ?

Je m’interroge, regarde autour de moi. Ceux-là qui m’entourent en possèdent-ils une ? Réponse : sans doute, mais alors une âme basique, primitive. (Oui, je le formule ainsi dans ma tête, « primitive », j’ai honte). Une âme qui s’esclaffe devant une blonde aux gros seins suçant un sexe énorme, une âme qui se réjouit d’ingurgiter une grande quantité d’alcool afin de se péter la gueule, une âme qui beugle et qui chante grassement, qui pète et qui rote… Peut-on parler d’âme alors ?

Et puis le soir… Vint le soir… à l’hôtel, moment tant attendu après les visites historiques de la journée (visites obligatoires dans le cadre de mon cours de Formation historique et géographique) …

Les chambres sont alignées le long d’une coursive extérieure, je prends place sur une chaise de jardin et je surveille les allées et venues, en contemplant la lune et les étoiles qui éclairent le ciel normand. Kevin survient soudain. Il s’approche. Kevin, ce garçon dont les profs d’atelier m’ont dit que l’année scolaire était foutue, ce garçon au regard un peu vide. Je l’ai surpris un peu plus tôt dans un couloir, assis par terre. Je me suis méfiée. Était-il occupé à se rouler un pétard ? Il s’approche donc et me demande : « Madame, vous allez rester là toute la nuit ? »

Je lui réponds en boutade : « Pourquoi pas ? J’aime la compagnie de la nuit. Je suis un peu poète. »

Et lui qui me répond illico : « Oh ! C’est vrai, moi aussi. »

Je lui souris. Sourire méprisant de ma part. Légèrement condescendant.

Je pense très fort : « C’est ça, c’est ça, mon petit. Toi poète ? Ha ha ! Laisse-moi rire. »

Je dis tout haut : « Ah bon ! Raconte-moi ça ! »

Et il me raconte Kevin.

Il s’assied tout à côté de moi et me balance qu’il souffre et qu’il écrit pour se soulager, qu’il noircit des pages entières. Et puis le voilà qui pleure. Et je comprends qu’il a du chagrin parce qu’il aime. Et que déjà, à seize ans, la routine du couple fait ses ravages. Et le doute installé en lui (que fait sa copine à l’heure qu’il est ?) … Et l’anxiété qui le taraude (que sa mère colmate par des médicaments à base de plantes) … Et lui qui écrit des poèmes. Et moi qui écoute, qui suis tout à coup le réceptacle de son angoisse… Révélation : il a donc une âme !

Et moi qui me questionne : et les trente-deux autres ? Ils ont donc des âmes aussi ? J’ai envie d’entrer dans toutes les chambres et de les embrasser.

C’était il y a longtemps. Aujourd’hui, j’ai toujours ces mêmes classes d’électromécaniciens, je les redoute. J’éprouve d’énormes difficultés à découvrir l’âme de ces garçons. Je le voudrais. J’y parviens rarement. Je les trouve si insupportablement grossiers et peu subtils…

Entrer dans la caverne

J’ai décidé d’entrer dans leur caverne, d’explorer le gisement de sédiments constitué au fil des années. Je vais faire des fouilles : fouiller ma mémoire, fouiller mes cahiers, mes fichiers… Je vais partir en observation sur site : observer les comportements de mes élèves au cours de cette année scolaire. Je vais rechercher des fragments qui racontent ces garçons qui me donnent du fil à retordre, ces garçons au nez desquels je claque la porte, qui me font rendre mon tablier…

Des garçons pour lesquels devoir lire, devoir écrire, devoir écouter la prof, devoir communiquer entre eux en travail de groupe, devoir produire un travail intellectuel, devoir donner son avis sur un sujet d’actualité est rebutant, ennuyant, inintéressant, inutile dans le cadre de leur formation et pour la vie en société…

Des garçons qui ne sont preneurs de rien.

Des garçons enchainés à leur smartphone.

Des garçons qui discutent en classe comme s’ils étaient au café.

Des garçons qui ont un niveau de langage pauvre, grossier, familier.

Des garçons qui méprisent les femmes pour certains, qui sont racistes pour d’autres.

Des garçons qui s’assoient n’importe comment en classe.

Des garçons qui ont de gros biceps et d’autres qui n’en ont pas.

Des garçons qui regardent par la fenêtre et font des ho et des ha quand passent de belles autos et motos.

Des garçons qui ont leur cours en désordre, s’ils ont un cours.

Des garçons qui rotent et qui pètent en classe… et en rigolent.

Des garçons qui rouspètent parce qu’ils ne comprennent pas les questions, mais qui ne veulent pas les comprendre.

Des garçons qui râlent parce qu’on approfondit un sujet et que cela ne leur sert à rien.

Des garçons qui sont travaillés par leurs hormones.

Des garçons qui vivent dans une société du loisir et de la surconsommation.

Des garçons qui ont peur des filles et des autres garçons.

Des garçons qui désirent des filles ou d’autres garçons.

Des garçons qui pleurent peut-être la nuit et n’en disent rien à personne parce qu’un garçon, ça ne pleure pas.

Des garçons qui…