La femme gelée

A. Ernaux, La femme gelée, 1981.

À CGé, Annie Ernaux, on connait ! Des livres qui racontent un long parcours d’une transfuge de classe, analysé par ailleurs par le sociologue Yves Rochex qui nous permet de comprendre la fabrication des inégalités, notamment par l’école.

Ici, dans ce livre, il s’agit de l’inégalité entre les hommes et les femmes.

Annie Ernaux, en parlant d’elle, parle de toutes les femmes. Elle raconte son enfance, son adolescence et ses premières années de mariage pour montrer quelles sont les conséquences d’être née femme et d’être ainsi condamnée au rôle que nous assignons aux femmes.

Sa mère qui tient une épicerie lui inculque que sa place n’est pas à la maison, qu’elle doit faire des études et c’est son père qui s’occupe des tâches ménagères. La description, dès la première page du livre, des femmes qu’elle côtoie montre à quel point ses références féminines sont éloignées des « fées aux mains douces » ou des « frotteuses d’évier à se mirer dedans » ! Pourtant, insidieusement, le rôle traditionnel de la femme lui est inculqué.

À l’école, les sœurs religieuses lui assignent un futur : « Tu seras épicière comme ta maman » et valorise le rôle maternel de la femme : « Maman, vous ne le savez pas, c’est le plus beau métier du monde ! »

C’est lentement, depuis l’adolescence où le plaisir de plaire ne la détourne pas de ses études brillantes malgré l’élagage social, jusqu’à son mariage, qu’elle réalise qu’elle s’est piégée elle-même, qu’elle s’est éloignée de son désir de liberté et d’égalité entre femmes et hommes.

À travers le roman, Annie Ernaux montre comment les rôles de genre traditionnels se mettent en place, lentement, sans qu’on s’en rende compte.

« La cocotte-minute, cadeau de mariage si utile, vous verrez, chantonne sur le gaz. Unis, pareils. Sonnerie stridente du compte-minute, autre cadeau. Fini la ressemblance. L’un des deux se lève, arrête la flamme sous la cocotte, attend que la toupie folle ralentisse, ouvre la cocotte, passe le potage et revient à ses bouquins en se demandant où il en était resté. Moi. Elle avait démarré la différence »

Elle analyse aussi finement les sentiments complexes d’une femme qui perd son idéal de liberté et d’égalité. Elle écrit la frustration devant l’injustice, la culpabilité de se laisser piéger et la honte face à cette perte de liberté qu’elle accepte.

Même si le roman a été écrit il y a quarante ans, il est à mettre entre les mains de toutes les filles en âge de le lire. C’est une mise en garde contre toutes les embuches d’une société patriarcale, certes décrite en 1981, mais notre société ne l’est-elle pas encore aujourd’hui 


Y. Rochex, Le sens de l’expérience scolaire : entre activité et subjectivité, 1998.