Dans le mail que les porteuses du weekend nous ont envoyé quelques semaines à l’avance, il y avait notamment cette consigne : « Apporter un livre en lien avec les ratages, foirages et être prêt·e à le présenter et dire pourquoi celui-là. » Dans l’organisation de notre séjour à Ostende, l’activité bibliothèque était prévue le samedi matin, en amorce de la journée d’écriture et de réflexions. Tout le monde avait quelque chose à partager pour rentrer dans le vif du sujet.
Guillaume nous a parlé de Bouvard et Pécuchet de Flaubert : deux bonhommes se retirent à la campagne. Là, ils se livrent entièrement à leur pulsion de connaissance, étudiant successivement à fond chaque domaine du savoir universel (la biologie, la chimie…), lisant à chaque fois jusqu’au point où ils rencontrent des contradictions qui les découragent et leur donnent envie de passer avec tout autant d’entrain à une nouvelle matière. Le livre est très drôle. J’ai trouvé dans ce rapport non problématisé au savoir une sorte de miroir des ambitions encyclopédiques des programmes d’enseignement.
Michel a sorti de son sac Le Cycle de Syffe (4 tomes) de Patrick K. Dewdney : un roman d’heroic fantasy qui se démarque un peu du genre par sa lenteur poétique et sa finesse psychologique. Un enfant éduqué par des héros successifs qui malgré leurs talents échouent à faire de leur élève le héros qu’une prophétie a désigné.
Sandrine nous a présenté L’enseignant face aux désordres en classe, Appropriation de dispositifs à l’école primaire de Rémi Bonasio, Bruno Fondeville et Gwenaël Lefeuvre : le mot « désordre » dans le titre résonne sémantiquement avec le mot « foirage ». Je ne suis plus dans la classe, mais j’accompagne des enseignants qui cherchent comment faire avec les désordres qui amènent parfois des foirages. Alors, je lis ce livre. Les désordres vécus dans la classe sont vus comme des occasions d’apprentissage dans cette recherche et comme une composante du métier. Les retranscriptions de moments dans la classe, au Conseil, par exemple ou entre enseignant et chercheur nous plongent dans le réel. Ça m’a accrochée à la lecture. Je l’ai mis dans ma valise, au propre comme au figuré. En deux mots : précis et précieux. Il y a les recherches sur, ici, c’est avec.
Émilie a choisi Le garçon incassable de Florence Seyvos : ce roman évoque en parallèle la vie de Buster Keaton et du jeune Henri, frère atypique de la narratrice. Tous deux sont faits de fragilités qui les ont pourtant rendus solides, insensibles aussi. L’essence du comique de Buster Keaton, c’est le foirage, la chute. Toutes sensations, le rire comme la mélancolie, viennent de là. Pour Henri, on pourrait dire que ça a foiré à la naissance, son corps physique et son esprit ont pris une tournure qui a fait de lui un être singulier, entravé, un peu asocial, mais tellement humain. L’erreur est donc humaine ? Dans ce roman, elle humanise.
Antoine a allumé son ordi pour nous faire écouter Eloi — Blast : Eloi, elle chante des chansons tristes sur des musiques joyeuses. Dans son dernier album Blast, elle nous partage huit chansons toutes sur le thème de l’amour qui foire, l’amour de foirer. Une putain d’addiction. En concert le 3 octobre 2025 au Botanique.
Céline a posé sur la table Exclusion scolaire définitive. Agir dans la complexité (coordonné par Benoît Roosens) : j’ai choisi de présenter ce livre lors du weekend TRACeS dont le thème était « Quand ça foire » parce que pour moi, la pire manière de foirer avec un élève, c’est de l’exclure de l’école. Pour aller où ? Avec quelle image de lui-même/d’elle-même ?
Puis, c’était le tour d’Alice avec Entre les murs de François Bégaudeau : il dit qu’il faudrait fermer les écoles. Bégaudeau a écrit ce livre où il raconte son quotidien de prof. Un récit brut : sans commentaire, sans analyse. Entre les murs, ça foire en permanence. Le prof ironise, les élèves souvent ne comprennent pas l’ironie. Les élèves eux expriment une colère que le prof ne s’autorise pas à regarder en face. L’incommunication règne. Enseigner semble impossible.
Valentine a enchainé avec Les Parleuses de Marguerite Duras et Xavière Gauthier (1974). Une maison, deux femmes, un magnétophone. Oublier, se souvenir, chercher, essayer, trouver, se perdre, se retrouver, avancer. Sans peur. Parler.
Thérèse avait la photocopie d’un extrait du livre qu’elle a prêté un jour à quelqu’un qui ne le lui a pas (encore) rendu : Comprendre l’échec scolaire. Élèves en difficultés et dispositifs pédagogiques de Stéphane Bonnéry qui a mené une enquête sociologique auprès d’enfants de milieu populaire qui passent de l’école élémentaire vers le Collège. Il nous fait entrer dans la classe, vivre le dispositif pensé par le professeur et ça foire. Mais Stéphane Bonnéry et son équipe ESSI-ESCOL prennent le temps d’interroger les enfants, de comprendre ce qui a empêché la réussite et c’est là que nous découvrons tous les malentendus qui mènent à l’échec, on peut s’identifier au professeur qui a préparé son cours et qui en toute bonne foi ne voit pas ce qui a pu poser un problème. Ouvrage très éclairant et touchant.
Mélanie a dit : Croire aux fauves, de Nastassja Martin. C’est l’histoire d’une rencontre, d’un ours qui chamboule l’existence de la narratrice, anthropologue, et qui transforme son rapport au corps, aux vivants, animaux et humains, à la nature, à la culture et plus. Un ratage qui ouvre des perspectives inattendues.
Dorsan a ajouté Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmangin dont on a tiré le film Jouer avec le feu avec Vincent Lindon : un père se démène pour que son fils ne tourne pas mal, mais il échoue. Il avait aussi apporté le n°189 du Philosophie magazine, « Peut-on réparer ses erreurs ? » Et encore Les Incasables de Rachid Zerrouki, prof à Marseille, dans une section où se retrouvent les collégiens dont les difficultés scolaires sont trop graves et persistantes pour qu’ils suivent un cursus classique. Il raconte « des leçons de vie en pagaille, des souvenirs impérissables et un sens à mon métier ».
Moi, j’avais apporté un petit livre de recettes pour faire du pain. Un livre qui parle de mes foirages en cuisine, donc. Mais surtout, le roman La corniche Kennedy de Maylis de Kerangal : des adolescents, foireux virtuoses, s’amusent à sauter depuis des falaises à Marseille. Rituel initiatique, quête de vertige suprême et d’interdit. La police qui est à la leurs trousses ne les pousse qu’à plus de génie et d’audace. Ça foire à tous les niveaux, ça échoue avec fracas ou panache.
À la fin du tour, notre petite bibliothèque collective éphémère était constituée. On a trouvé qu’elle était vraiment inspirante et on a eu envie de la faire vivre encore un peu dans ce numéro.