Lorsque la sexualité s’invite dans le débat public, d’aucuns considèrent le sujet comme relevant de l’ordre du privé et de l’intime. Pourtant, une approche historique ou sociologique permet de voir en quoi les pratiques comme les discours sur la sexualité sont socialement et culturellement situés, structurent les rapports entre les individus.
Aborder la sexualité sous le seul angle reproductif ou réprimer certaines pratiques sexuelles ne sont que des exemples de la façon dont il a été possible de délimiter le champ pratique et discursif de la question, bradant ainsi d’autres considérations, qu’elles relèvent de la santé, de l’éthique ou du politique.
La création des premiers plannings familiaux dans les années 70 s’inscrit dans la volonté de faire place aux enjeux non traités telles que : les infections sexuellement transmissibles (IST), les grossesses non désirées, les violences sexuelles, les orientations sexuelles minoritaires, etc. Avec les associations de défense des droits des femmes ou des minorités sexuelles et les plannings, le sujet de la sexualité se socialise et se politise, ouvrant ainsi la voie pour conquérir des droits, tels que le droit à l’avortement, mais aussi pour le développement de politiques de santé publique qui préviennent et soutiennent les traitements contre les IST et notamment le sida, ou encore pour un droit à l’éducation sexuelle en bonne et due forme.
Ces évolutions illustrent bien en quoi le renvoi de la sexualité à la sphère privée implique d’individualiser et de dépolitiser un sujet qui est collectif et dont le traitement a des incidences sur les libertés, l’égalité et sur les conditions d’émancipation des individus. En cela, rendre possible une éducation sexuelle s’avère de première importance.
Dès 1986, l’éducation sexuelle devient ainsi un des piliers de la promotion de la santé ; l’Organisation mondiale de la santé (OMS) la définit comme étant « le processus qui confère aux populations les moyens d’assurer un plus grand contrôle sur leur propre santé, et d’améliorer celle-ci ». Progressivement, elle sera comprise comme un droit pour toutes et tous, inscrit parmi les droits sexuels et reproductifs de l’OMS. Aujourd’hui, l’Unesco la reconnait plus précisément comme « un processus d’enseignement et d’apprentissage basé sur des aspects cognitifs, émotionnels, physiques et sociaux de la sexualité. Elle permet aux enfants et aux jeunes d’intégrer des connaissances, des compétences,
des attitudes et des valeurs leur permettant de développer des relations sociales et sexuelles respectueuses, de faire des choix éclairés et d’assurer la protection de leurs droits ».
En Belgique francophone, l’intégration de l’Evras dans les missions de l’enseignement obligatoire a été progressive et visait à l’origine à réduire les risques liés aux comportements sexuels. Les domaines relationnels et affectifs sont plus récents et témoignent de la volonté politique d’aborder la sexualité dans sa globalité, pour promouvoir le respect, le libre choix, la responsabilité envers l’autre et envers soi-même, ainsi que l’égalité dans les relations amoureuses et les pratiques sexuelles. La mise en place concrète d’animations dans les écoles a été entamée dès 2003, mais ce n’est qu’en 2012 que l’Evras est instituée parmi les missions fondamentales de l’école. Jusqu’en 2023, ce droit est resté parcellaire, car les animations Evras n’étaient pas données uniformément, pas plus que leur contenu n’était rendu cohérent pour l’ensemble de la Fédération Wallonie-Bruxelles.
En dix ans, nous avons connu des évolutions qui modifient nos modes de communication, nos rapports à l’information avec le risque de désinformation et de fake news. La généralisation des smartphones auprès des plus jeunes a rendu plus précoce l’accès au large contenu du Net. La crise sanitaire a également eu des répercussions sur la réalité des rapports interpersonnels et notamment familiaux, avec une augmentation des violences intrafamiliales pendant les confinements. Outre ces changements du quotidien, des évolutions sociales et culturelles sont également intervenues, avec le mariage homosexuel et l’ouverture de la procréation médicalement assistée aux couples lesbiens, mais aussi le mouvement #MeToo qui a rendu plus couramment légitime la dénonciation des comportements sexistes et misogynes ou encore les reconfigurations diverses du modèle traditionnel de la famille ou du couple. Toutes ces avancées modifient les cadres de représentation et peuvent faire l’objet d’interrogations, de rejet ou d’intérêt. En cela, des espaces d’écoute, de dialogue, d’échange d’informations factuelles s’avèrent tout à fait indispensables pour accompagner la jeunesse vers les voies de sa propre émancipation.
C’est dans ce contexte qu’en 2019, les accords de majorité des trois entités francophones du pays ont convenu d’organiser concrètement, le droit à l’Evras en milieu scolaire et en dehors. L’accord réalisé correspond à l’objectif annoncé : harmoniser le contenu des animations Evras pour le rendre cohérent et uniforme à l’ensemble des écoles de la Fédération Wallonie-Bruxelles ; assurer la dispense de ces animations de façon structurelle et systématique à tous les élèves[1]En l’occurrence, chaque élève bénéficiera de deux interventions de deux heures sur l’ensemble de son parcours scolaire. Cette généralisation reste donc timide. ; fixer les exigences de formation et d’expertise pour chaque intervenant amené à franchir le seuil d’une classe ; organiser concrètement et durablement le suivi de ces différents objectifs désormais financés et pérennisés, tant dans les écoles, qu’auprès des centres de plannings et opérateurs agréés impliqués. En d’autres termes, il s’est agi de rendre cette Evras véritablement égalitaire pour tous les élèves.
Ce projet politique a pu bénéficier de l’appui d’une base associative et institutionnelle riche, notamment l’expertise acquise par les plannings familiaux depuis leur création. C’est grâce au travail élaboré collégialement, dans la pluralité des disciplines, par plus de vingt-cinq organismes associatifs et publics que les contenus éducatifs harmonisés ont pu être établis. Ce travail[2]Dont le point de départ était une enquête menée auprès de 380 élèves de tout âge, localité et réseau d’enseignement pour mettre à jour les sujets, problématiques et questionnements … Continue reading a pris deux années de coordination, de compilation et de synthèse d’études internationales, de dialogues interdisciplinaires, d’écritures, de révisions et de corrections expertes pour aboutir au « Guide des contenus » : un document se voulant la compilation des outils et des clés utiles aux animateurs et aux enseignants (auxquels ce guide est exclusivement adressé) pour accompagner la réflexion des élèves et répondre à leurs questions.
« C’est grâce au travail de 25 organismes associatifs et publics que les contenus éducatifs ont pu être établis. »
À compter de la première adoption de ce document par les trois gouvernements engagés dans la généralisation de l’Evras, le dossier a connu des attaques par plusieurs voix apparemment isolées, mais dont les discours ont révélé les alliances. On se situe ici à un croisement curieux que seule la droite extrême est capable d’unifier : discours complotistes, transphobes, anti-IVG et paroles d’union transconfessionnelle pour recouvrer une morale des mœurs. C’est ce qu’ont donné à voir plusieurs associations et leurs figures de proue telles Civitas (groupuscule de l’ultra-droite catholique ayant fait l’objet d’une dissolution par décision de justice en France, en 2023), La Petite Sirène, Innocence en danger, etc. Leurs liens et leurs descriptions sont disponibles dans le décryptage qu’a produit la RTBF[3]miniurl.be/r-60xy. Ces expressions ont retenu l’attention médiatique, reçu le soutien d’influenceurs douteux sur les réseaux sociaux (dont Éric Zemmour), alimenté les pires inquiétudes et créé une véritable panique qu’aucun discours politique, institué et comptable devant le citoyen ne pouvait plus contenir… jusqu’à huit écoles incendiées. Malgré tout, le cap politique a été conservé, le texte a bel et bien été voté avec une large majorité parlementaire et désormais, les animations se tiennent dans un contexte apaisé.
Les contrevérités disséminées ont toutefois lourdement déstabilisé les bases de notre modèle démocratique et parfois totalement rompu le dialogue avec certaines franges de la population. Cela, alors que le projet de la généralisation entend concrétiser de nouveaux droits pour les générations présentes et futures — non pas à en restreindre, conditionner, ou en orienter. Avec une éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle déployée, organisée et formée, il s’agit de fournir aux élèves la possibilité de fonder une meilleure connaissance de soi, d’élargir leurs champs d’horizon, de travailler sur la tolérance et la réduction des discriminations. Ouverture et dialogue sont au cœur du projet. La pratique de l’Evras, sans se substituer à la responsabilité parentale, est le moyen le plus direct pour sensibiliser aux dangers et comportements à risque de façon neutre, objective et généralisée en donnant aux jeunes des outils fiables pour mener une vie affective et sexuelle libre, émancipatrice et responsable.
Cet assaut conservateur nous rappelle que les libertés et la sexualité choisie ont toujours été les premières cibles de la tradition, des bonnes mœurs et du politiquement correct ; que l’égalité et l’émancipation ont toujours constitué les premiers chevaux de bataille de la droite ; que la victoire de l’ignorance et de la xénophobie réside d’abord dans la mise en concurrence des minorités entre elles.
Maintenant que le cadre organisationnel et de financement est mis en place, pour à peine quatre heures d’Evras généralisées dans les écoles, il est temps de se remettre au travail pour requérir l’extension de ces premières heures et soutenir le développement de tous les leviers qui favorisent une éducation critique, responsable et émancipatrice.
Notes de bas de page
| ↑1 | En l’occurrence, chaque élève bénéficiera de deux interventions de deux heures sur l’ensemble de son parcours scolaire. Cette généralisation reste donc timide. |
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| ↑2 | Dont le point de départ était une enquête menée auprès de 380 élèves de tout âge, localité et réseau d’enseignement pour mettre à jour les sujets, problématiques et questionnements d’actualité pour elles et eux en matière d’Evras. |
| ↑3 | miniurl.be/r-60xy |