Chaque école est un microcosme qui possède son public, sa culture, ses codes. La place de la lecture diffère d’une école à l’autre. C’est en changeant d’école et d’élèves que j’ai décidé de tester la méthode de l’arpentage en classe.
L’arpentage, c’est cette pratique qui consiste à déchirer — ou découper au cutter — un livre en autant de parties qu’il y a de lecteurs et lectrices. Au lieu de lire seul·e un ouvrage entier, on explore son contenu de manière collective. Issu de la culture ouvrière et développé par l’éducation populaire, l’arpentage vise à désacraliser l’objet-livre et à populariser la lecture.
En tant que professeure de français, j’avais longtemps enseigné dans une école où les habitudes de lecture étaient ancrées : un roman par mois et des élèves habitué·e·s à se procurer les livres. On visitait la bibliothèque du quartier ainsi que le Pêle-Mêle le plus proche en début d’année pour renforcer leur autonomie. Au sein des classes, il y avait évidemment des lecteurs et lectrices très différent·e·s. J’avais l’habitude de réaliser des carnets de lecture pour accompagner les romans. Le schéma restait assez classique : lecture individuelle suivie d’une brève analyse et d’un questionnaire.
En changeant d’école, j’ai découvert que mes élèves (de 3e, 4e ou 5e année secondaire) n’avaient parfois jamais lu un livre en entier. La plupart ont grimacé d’horreur en entendant le mot lecture. Et le simple fait de se procurer un ouvrage relevait d’un défi. J’ai donc pensé à l’arpentage et mis en place ma première expérience dans une classe de 4TQ.
Nous avions commencé une séquence sur l’argumentation visant à exprimer son indignation face à une injustice. À la suite d’une animation autour de la désobéissance civile, les élèves ont été amené·e·s à choisir un livre appartenant à la collection « Ceux qui ont dit non » d’Acte Sud Jeunesse[1]miniurl.be/r-5h3b qui rassemblent de brefs romans historiques consacrés à des personnages ayant consacré leur vie à lutter contre des discriminations. Les élèves ont choisi Aimé Césaire, Angela Davis, Rosa Parks et Olympe de Gouges. C’est ainsi que quatre groupes de sept élèves se sont constitués.
La première étape consistait à partager les raisons pour lesquelles il avait choisi ce personnage-là. Pour la plupart, c’était en raison d’une oppression à laquelle iels s’identifiaient, qu’il s’agisse du racisme, du sexisme ou du passé colonial de leur pays d’origine. Chacun·e a pu prendre conscience de ces liens et le dire au sein du groupe restreint. En ce début d’année, ça permettait aussi de créer des liens dans les sous-groupes dans une classe qui compte vingt-sept élèves.
L’arpentage débutait à la deuxième étape. Plutôt que de découper chaque livre, j’ai choisi de les photocopier, et de laisser aux élèves le choix de leur stratégie au sein de leur groupe. Soit, comme le veut l’arpentage, de diviser les pages en autant de parties qu’iels étaient de lecteurs et lectrices, soit de lire chacun·e entièrement l’ouvrage. Tous ont opté pour la division du livre. J’avais préparé des questions-types pour accompagner leur lecture.
Les moments de lecture avaient lieu pendant les cours. L’objectif était que les élèves discutent le contenu de leur partie entre elleux, et soient ensuite capables d’en rendre compte au restant de la classe via un bref exposé.
Les choses ne se sont (évidemment) pas déroulées comme je l’avais prévu. Il y avait toujours un certain nombre d’élèves absent·e·s, ce qui bloquait les groupes : il leur manquait une ou plusieurs parties du roman, ce qui empêchait sa bonne compréhension. Cela a créé des tensions : les élèves qui s’étaient investi·e·s dans le travail en voulaient aux absent·e·s ou à celleux qui ne s’étaient pas investi·e· s autant qu’elleux…
« Les choses ne se sont (évidemment) pas déroulées comme je l’avais prévu. »
Au sein même des groupes : certain·e·s ont lu leur partie très rapidement, tandis que d’autres passaient leur temps à relire la première phrase ou butaient sur chaque mot de vocabulaire inconnu.
Enfin a eu lieu la restitution finale : des exposés pour raconter au reste de la classe ce qu’iels avaient retenu et compris de leur roman. Les élèves qui n’avaient pas réussi à trouver leur place pendant le travail ont très mal vécu ce passage devant les autres. Je soupçonne le stress que cela a occasionné d’avoir été à l’origine d’une bagarre entre deux élèves qui, exclues du cours, ont ainsi échappé à l’exposé.
Je suis ressortie perplexe de cette expérience que j’avais mise en place pour dédramatiser le rapport de mes élèves à la lecture ! Lors du débriefing, iels m’ont dit que cela ne leur avait vraiment pas plu, et qu’iels auraient préféré lire un livre en entier chacun·e…
Pour autant, je reste persuadée que la technique de l’arpentage pourrait porter ses fruits. Et, à refaire, j’opterais pour de plus petits groupes de quatre ou cinq élèves. Je pense aussi que cela vaut la peine de sacrifier un livre et de le déchirer (ou le découper au cutter !). C’est ce moment un peu spectaculaire qui contribue à percevoir le livre différemment… Je laisserais aussi tomber l’exposé final qui mettait surtout en exergue les différences de niveaux. Une chose est certaine : je n’ai pas fini d’arpenter les différentes façons de faire lire mes élèves !
Notes de bas de page
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