La lettre volée

Il arrive à l’école que la réalité dépasse la fiction et qu’une sortie au musée prenne des allures de série policière, révélant des pensées insoupçonnées. Et parfois honteuses.

En 4e, le module « Brol ou unité » interroge l’identité belge, ses racines historiques ou géographiques, ses stéréotypes linguistiques ou littéraires. Ce module transdisciplinaire (français, néerlandais, histoire, math, géo) débouche sur un débat : être belge, est-ce une nationalité multiple ou unifiée ? Un brol ou une unité ?

En français, on parcourt les débuts de la littérature belge et, avec ma collègue, on organise une sortie au Mont des Arts, à la KBR, dans son service des Archives et Musées de la littérature belge (AML). La Koninklijke Bibliotheek-Bibliothèque Royale, quel meilleur symbole de l’unification divisée du pays ? Le bâtiment est prestigieux, les élèves sont impressionnés d’y entrer.

Au deuxième étage, au service des AML, ils nous ont préparé deux sélections de documents de leurs archives sur les auteurs belges. En demi-groupes, nous découvrons d’abord : la machine à écrire de Thomas Owen, une lettre de prison de Jean Ray, des manuscrits de Simenon. Ensuite, dans une autre pièce : un manuscrit original de Maeterlinck, des photos de famille de Marie Gevers et Paul Willems, de la correspondance de Charles De Coster ou des brouillons de Verhaeren. Comme tous ces noms ont déjà été évoqués en classe la semaine précédente (quand nous nous sommes demandé s’il existait seulement une littérature belge), comme les élèves ont dû chacun s’approprier l’identité d’un auteur, en devenir expert, ils ont des points de repère pour suivre ce dévoilement précieux des archivistes. Ils ont aussi une consigne de travail : revenir avec la photo d’un de ces documents qui servirait de base à l’écriture d’un récit de fiction, pour ajouter leur contribution à la littérature belge.

– « Vous avez des questions  ?» demande la conservatrice.

– « Ça vaut cher tout ça ? » est la première posée.

– « Ça dépend. Ce manuscrit de La vie des abeilles, par exemple, nous venons de l’acquérir aux enchères pour 30 000 euros. Nous investissons régulièrement dans de nouvelles pièces pour notre collection, elles ont pris de la valeur aujourd’hui. »

Yeux ronds des élèves : ça alors, ces vieux papiers valent quelque chose. D’autres questions, on fait un dernier tour des tables d’exposition et ma collègue arrive avec le groupe suivant qui fera la même visite. Merci beaucoup, nous reviendrons, c’était très intéressant. Allez, ceux qui veulent passer aux toilettes, c’est le moment. Et on reprend le tram.

Électricité

De retour à l’école, les élèves se réinstallent en classe, j’annonce un petit retour sur la visite avant le temps de midi. L’éducateur arrive : « Émilie, tu peux venir dans mon bureau ? »

Ma collègue, affolée, a appelé du musée : une lettre originale de Victor Hugo a disparu. La conservatrice des archives a fouillé partout : la lettre originale qu’Hugo a écrite à Charles De Coster pour le féliciter de la publication du passionnant Tijl Uilenspiegel n’est plus là. Je me souviens d’avoir eu dans les mains ce document à l’écriture vive du maitre de la littérature française sur un papier bleu à entête scellé dans une farde plastique. C’était juste après avoir conversé sur la valeur des documents historiques… Purée, non, ce n’est pas vrai ! Non, ce n’est pas possible qu’un de nos élèves ait fait ça ! Et si… ?

« J’ai ma petite idée », me dit l’éducateur. Il commence à douter lui aussi.

Est-ce que ça serait cet élève qui a doublé et qui est resté bougon toute la visite ? Ou ce nouveau qui a fait sa première sortie et qu’on ne connait pas si bien ? Je passe en revue dans ma tête tous les élèves du deuxième groupe qui ont vu cette lettre pour la dernière fois, je revois le petit moment de flottement du départ où la voie est restée libre pour se glisser dans le local et emporter la lettre au lieu d’aller faire pipi. J’ai du mal à imaginer un de ces ados plutôt nonchalants agir de cette façon, mais à force de le tourner dans ma tête, je commence à entrevoir un scénario.

Mais pourquoi l’avoir pris ? Par appât du gain ? Une occasion facile de se faire de l’argent ? En même temps, comment pourrait-il imaginer revendre ce document ? Sur internet sans doute, ils savent, les jeunes. C’est un autre monde qu’ils maitrisent. Moi, je n’y connais rien, c’est peut-être facile. Ou bien un élève aurait mal compris la consigne et emporté un document au lieu de le photographier ? Non, c’était clair que ces documents étaient précieux et qu’on ne pouvait pas les emporter.

Ou alors par défi ? Pour vérifier si ça se verrait. Pour frimer, un pari. Ou une sorte de fierté d’avoir un bout de la haute culture ? Peut-être un élève qui veut se venger d’une bonne culture écrasante qu’on lui assène à longueur de journée d’école ? Ou même, leur aurais-je trop vivement transmis la passion littéraire pour qu’ils aient envie d’avoir un bout de ce fleuron national qu’incarne le jeune Tijl ? Et puis, c’est une lettre qui a été emportée, un destinateur qui s’adresse à un destinataire. Serait-ce un message pour moi ? Un élève veut me dire quelque chose…

Bon, on doit agir, directement. Il faut interroger séparément chaque élève faisant partie du deuxième demi-groupe qui a été en contact avec ce document. Je prends dans mon sac le classeur de présences, j’avais bien noté les groupes heureusement. J’agrippe ce classeur vert en carton plastifié qui résiste un peu à sortir. Une farde l’en empêche. Une farde plastique à moitié collée par électricité statique contenant un papier bleu vieux de cent-cinquante ans : la lettre de Victor Hugo.

Oh, c’est moi qui l’ai.

Statique

La farde s’est attachée à mon classeur de présences que j’avais sorti pour prendre des notes pendant la visite ! Je l’ai remis dans mon sac en partant et je me souviens l’avoir rangé tout en discutant avec la conservatrice, je me souviens de ce petit instant où mon classeur a un peu résisté à rentrer dans mon sac parce qu’il était encombré d’une farde contenant un document d’archive précieux… Je me souviens de ce petit moment où je me suis sentie retenue de partir par un vague pressentiment que j’oubliais quelque chose, cette même impression qui me fait signe quand je pars en oubliant mes clés, mais que je ne sais pas forcément décoder sur le moment, la chose qui manque ne se révélant parfois que plusieurs heures plus tard. Ici, c’était une chose en plus. Je suis partie avec la lettre. C’était pour qui, hein, le message ?

Ma collègue est prévenue, elle est consternée. Je ris nerveusement au téléphone, je me dis qu’elle en rira plus tard, elle passe un mauvais moment. J’en suis vraiment désolée, c’est elle qui a fait face à la conservatrice atterrée et surement soupçonneuse. C’est elle qui représente l’école, la mauvaise gestion, la confiance aveugle des profs dans une jeunesse en perte de repère. Elle a dû avoir tellement honte et maintenant la honte est pour moi. À la fois autant honte d’avoir soupçonné les élèves, d’avoir réussi à les imaginer en recéleurs d’objets précieux, que d’avoir fait endurer ce stress à ma collègue. Je suis touchée dans ma fierté, fort déstabilisée. J’avais trouvé la visite captivante et tellement pertinente par rapport au module, je rentrais en classe pleine de réflexions à partager. Et tout à coup, ce grain de sable, le sol qui s’ouvre sous mes pieds, tout flotte et vacille. Je n’ai pas géré, j’ai été à la masse, pas une prof, une distraite maladroite, un Gaston Lagaffe — tiens, encore un fleuron belge.

« Cet incident m’a rappelé à ce moi qui est à l’intérieur d’une carapace de prof. »

Je demande à l’éducateur de ne pas en parler, je le dirai aux élèves quand je serai prête (la rumeur le fera avant moi bien sûr). Je reviens en classe et c’est le temps de midi, je salue les élèves sans en dire un mot, bloquée par mon embarras. Je pense aux élèves qui mentent ou éludent quand ils ont honte. Cette fois, j’en suis, c’est moi. Je suis face à un indicible momentané. Dans la salle des profs, quand même, je parviens à en dire un bout, je sors la lettre et fais rire une tablée. J’essaie de masquer que j’en tremble encore, cet incident m’a rappelé à ma fragilité du moment, à ma fatigue, à ce moi qui est à l’intérieur d’une carapace de prof.

Je donne encore une heure de cours comme hors-sol puis j’enfourche mon vélo pour rentrer chez moi et aller rendre la lettre. En passant devant la bonne pâtisserie en bas de l’école, je décide d’acheter des chocolats pour m’excuser, avoir le courage d’affronter leurs regards accusateurs. « Ah ces profs de pédagogies alternatives, on ne peut pas leur faire confiance, c’est toujours foireux avec eux. Déjà que les élèves n’étaient pas très bien élevés, qu’ils ont posé des questions idiotes sur la valeur des choses plutôt que sur leur sens. » Je continue de fantasmer comme pour mieux m’enfoncer dans ma honte.

Puis, j’arrive là-bas, l’ascenseur, le couloir, les trois portes. Jusqu’au bout je suis compressée. Mais la responsable des archives m’accueille avec légèreté, un brin d’humour, aucun reproche, je lui tends la lettre et au revoir à une prochaine « moins électrique, haha ». Je garde les chocolats. Après tout, qui a besoin d’être consolée ? À défaut d’une lettre, j’emporte quand même un bout de belgitude avec ces pralines.

Comme le demandait la consigne donnée aux élèves, avais-je donc envie d’écrire moi aussi un récit de fiction à partir d’une archive ? Si c’est mon désir d’écrire qui a surgi de cet acte manqué, le voilà en partie assouvi ici. Sauf que ce n’est pas une fiction !