Il y a quelque chose de grisant à imaginer l’horloge extraordinaire qui permettrait de mesurer le temps scolaire. Multitudes de cadrans superposés, juxtaposés, interdépendants ou autonomes, et dont les aiguilles évolueraient à des rythmes différents, très souvent variables, parfois invisibles à l’œil nu.
Il était une fois ouvre l’histoire racontée aux enfants qui se laissent glisser dans un temps suspendu, la bouche entrouverte, le dos vouté ou carrément couchés pour mieux s’abandonner. Nadège raconte, s’arrête souvent, pour imaginer ensemble la hauteur de cet arbre, l’ombre qu’il dessine sur le sol et la collection de pommes qui alourdit ses branches. Le récit se dilate dans les imaginations et la journée d’école s’achève non loin du rêve dont quelques enfants s’extirpent en se frottant les yeux. On s’étire, on se relève et, sans transition, vient le temps du rangement. C’est une affaire de répétition, de rituel, un temps qu’on reconnait à ce mur de la classe que le soleil trop bas n’éclaire plus, à la faim qui creuse les estomacs. Ainsi, tandis que la grande aiguille égrène les dix dernières minutes, on vérifie en cadence que les gobelets sont propres et empilés près de l’évier, on efface les exercices au tableau, on passe un coup de balai par-ci, redresse les livres de la bibliothèque par-là. Nadège joue avec les arythmies, elle compte sur les qualités de temps distincts. Elle dompte souvent sa peur de le perdre et s’aventure régulièrement à le concentrer, « Vous avez 3 minutes top chrono » pour structurer, dynamiser les apprentissages. Elle diffère aussi, pour créer l’attente, se donner l’occasion de tenir parole. « Demain, on verra comment l’automne venu, une des pommes refuse de tomber. »
« Entre obligations administratives, gestion du lieu, contact avec les familles et besoins immédiats des enfants, il faut jongler, se faire pieuvre. »
Par-dessus les têtes et par les fenêtres qui donnent sur la cour de récréation et le trottoir, Nadège reconnait quelques parents qui attendent déjà. Le temps d’après l’école est là, prêt à prendre le relai. Les mots de Nadège n’atteignent plus vraiment l’enfant qui a reconnu sa grand-mère et son petit chien, ni l’enfant qui voit son grand frère sur sa trottinette. Pour ces deux-là, la journée d’école s’est arrêtée avant la sonnerie. Et le temps du dehors est celui qui prévaut. La maman de Nino est là aussi, la mine inquiète. Elle a demandé cinq petites minutes aujourd’hui, après la classe, « pour savoir si vous pensez qu’il va réussir ». Les chaises sont bientôt toutes retournées sur les tables. Nadège vérifie son carnet de présence, coche les absences du matin, celles de l’après-midi, épingle les justificatifs reçus, relève ceux qui manquent. Les cartables sont hissés sur les épaules. Elle attrape un post-it pour se souvenir d’appeler une famille dont l’enfant n’a pas son piquenique depuis le début de cette semaine. En enfilant son imperméable, elle heurte le nœud qu’elle a fait tout à l’heure avec les deux manches. Ah oui ! Ne pas oublier de passer voir le concierge pour cette fenêtre qui ferme mal. Entre obligations administratives, gestion du lieu, contact avec les familles et besoins immédiats des enfants, il faut jongler, se faire pieuvre.
Ce que Nadège peut dire, c’est que l’enfant avance dans ses apprentissages. Il a progressé depuis le début de l’année. Tiens, au début de cette semaine, Nino a bien participé aux exercices de calculs. C’est fou, tous ces mois à rester muet quand elle l’interrogeait, à ne rien écrire dans son cahier et puis, un jour, c’est là ! La mère n’entend pas vraiment et ne sait que faire de cette bonne nouvelle, si c’en est une. Il met beaucoup de temps, c’est normal ? Et sa sœur, elle a eu des gros soucis à l’école. Il n’y a personne pour aider à la maison. Vous comprenez ? Nadège essaie, grâce aux observations qu’elle a pu faire récemment, de répondre à cette maman et à ses inquiétudes. Elle parle du temps dont Nino a besoin pour apprendre. Et ce temps-là heurte l’urgence de savoir d’une mère qui s’impatiente de la lenteur de son enfant qui « n’en finit pas de rester là où il est », qui il est. Comment lui parler de l’importance de « ce qui ne se passe pas », des stagnations nécessaires parfois, de l’attention qu’elles réclament. Nadège de son côté doit aussi batailler avec le doute et l’insécurité qu’apporte en elle l’absence de résultat effectif chez tel élève ou le repli de telle autre. La mère quitte le rendez-vous sans réponse définitive. Nadège éteint la lumière et pense que derrière chaque enfant se tient une famille, une histoire qui vient de loin et qui agit.
Tandis qu’elle fait les photocopies pour le lendemain, son regard tombe sur le calendrier affiché dans la salle des professeurs. Elle avait complètement oublié la journée pédagogique à la fin du mois. Il faudra vérifier sa planification et faire les éventuels ajustements. Elle pense déjà à un dispositif plus rapide qui lui permettrait de « voir la matière » dans le temps imparti. Une classe en ilots, des retours réguliers, un affichage des productions. Le temps gagné en classe sera du temps de préparation supplémentaire pour Nadège. Ça marche en vases communicants. Sous sa main, la machine vibre et clignote, bruit de feuille déchirée. Et pendant le quart d’heure qui suit, Nadège cherche, ouvre, ferme la machine et ses tiroirs dévoreurs de temps et de papier. Trois appels en absence sur son téléphone et un message. Sa collègue sera absente demain, il faudra répartir les enfants. Elle enverra du travail ce soir. Désolée et merci. Nadège se crispe, ça se grippe. Une colère monte, un magma toujours là, fait de mille difficultés, contrariétés, impuissances. Et c’est toujours une broutille qui met le feu aux poudres.
Plus tard, chez elle, tandis qu’elle observe ses deux filles, Nadège se souvient de ce que disait cet élève de son petit frère dans un texte libre lu à haute voix. Ensuite, alors qu’elle fait fondre quelques légumes, ça lui revient. Elle court à son téléphone et contacte les parents de l’enfant sans repas. Personne ne répond. Plutôt que deux boites à tartines, elle en fera trois. Après le repas, elle reprend le déroulement de la journée et l’annote des petites ou des grandes choses qui ont facilité, ralenti, reporté les activités et les apprentissages. À partir de cela, elle construit la journée de demain, veillant à équilibrer les moments de concentration et d’expression, de silence et de dialogue, d’observation et de manipulation. Quand placer ce cours de grammaire ? Avant ou après la gymnastique ? Plutôt en début de matinée, non ? Et ainsi se construit la journée à venir, projet souple et prêt au choc de l’imprévu. Avant d’aller dormir, ses filles jouent un peu. Elles demandent parfois à Nadège de leur ramener quelques photocopies d’exercices qu’elles inventent et écrivent de leur plus belle écriture. Et c’est toujours un peu magique de les découvrir en multiples exemplaires, puis de les distribuer à leurs peluches inertes. Nadège sourit de les voir faire et se demande si des élèves de sa classe jouent aussi à reproduire un peu de l’école dans leur chambre à coucher.
L’appartement est silencieux et Nadège range ses affaires, rassemble ce qu’il ne faut pas oublier. Entre deux fardes, elle découvre un dessin. Deux personnages en bâtonnets qui se tiennent la main sous un soleil plein de rayons. C’est un cadeau, un petit caillou blanc sur le sentier de la rencontre entre Nadège et l’enfant qui n’a pas osé le lui donner en mains propres. Ou qui a voulu que Nadège le découvre plus tard, dans la sphère privée de sa vie, faisant intrusion en dehors de l’espace-temps règlementaire. Elle est arrivée dans le courant de l’année scolaire, un parcours chahuté, un sac à dos rempli d’un tas de choses qui pèsent et qui empêchent d’apprendre. Être là, dans la classe, trouver sa place, et se sentir en sécurité. Avec cette enfant, Nadège œuvre hors cadre à la construction d’un lien primordial. Ce n’est pas dans le programme, mais c’est indispensable et urgent. Plus tard, alors qu’elle s’assied sur son lit et regarde par la fenêtre le serpent de lumière que dessine la grand-route, Nadège chemine jusqu’à sa propre enfance faite d’un tas de choses belles et difficiles, de tablées riantes et d’illettrisme, de joie parmi les siens et de honte d’être soi. Une enfance persistante, à laquelle son métier fait régulièrement écho et qui continue d’agir.